Je n’aurais pas réagi si je n’avais été, à mots découverts, interpellé par l’auteur. Cela prouve que M. Sissoko demeure un homme de débat, ouvert à la contradiction. Mais cette ouverture contraste singulièrement avec le ton péremptoire avec lequel il dépeint l’autoritarisme du président Modibo Kéita.
Je répondrai point par point à ses charges : certaines fondées, souvent forcées, parfois carrément hypertrophiées.
Je ne suis ni thuriféraire ni procureur de Modibo Kéita. J’essaie seulement de faire preuve d’objectivité devant l’héritage de l’une des figures politiques majeures de notre histoire, dont le destin fut de porter le Mali à l’indépendance, le 22 septembre 1960.
Un tel homme, symbole national, mérite un langage mesuré, même dans la critique. Or M. Sissoko, fidèle à son goût du choc censé éveiller, s’égare ici dans l’excès.
1. La Constitution du 22 septembre 1960 : “supercherie” ou réalité d’un parti dominant ?
Selon M. Sissoko, le pluralisme de l’article 3 ne serait qu’imposture, puisque le Ministre de l’Intérieur aurait empêché la création de tout parti autre que l’US-RDA. Soit. Mais il oublie l’essentiel : avant même la première République, l’US-RDA s’était déjà imposé dans les urnes comme parti massif, écrasant ses adversaires en 1957 (57 élus contre 6 pour le PSP, 7 pour l’Union Dogon) puis raflant tout en 1959.
L’Assemblée territoriale devenue Constituante en septembre 1960 était donc naturellement, démocratiquement, totalement US-RDA. C’est ce statut de « parti dominant » – au sens de Maurice Duverger – que rappelait le Dr Issouf Yago (2023). Pas un parti unique de façade : un parti victorieux.
Dans ces conditions, comment parler de supercherie quand un parti, au sommet de sa force, proclame pourtant le multipartisme ?
Qui aurait-il pu craindre ? Mais entre l’idéal constitutionnel et la pratique politique, il y a parfois un abîme. Comme toutes les jeunes Républiques – d’Athènes à Rome – celle du Mali, fragile, sortant d’un rapport conflictuel avec l’ancien colon, redoutant les opérations de déstabilisation, a commis des erreurs de crispation. L’omerta sur les partis en fait partie, mais elle procède davantage de la peur que de la duplicité. Parler alors « d’hypocrisie constitutionnelle » relève plus du slogan que de l’analyse.
Le droit de dissolution ? Il existait bel et bien
M. Sissoko estime que la motion de censure n’était qu’un « formalisme creux » faute de droit de dissolution.
Erreur. L’article 37 de la Constitution est limpide : deux crises ministérielles en vingt-quatre mois entraînaient la dissolution automatique de l’Assemblée nationale.
Le mécanisme de contrepoids était donc réel. D’ailleurs, l’Assemblée fut-elle bel et bien dissoute en 1967, après la création du CNDR en mars 1966.
Un Président “tout-puissant” ? Une lecture erronée
Affirmer que Modibo cumulait « Président de la République, Président du Gouvernement, Chef de l’État et chef du parti » est factuellement pompé.
Il était Président du Gouvernement provisoire et Secrétaire général du parti.
Rien qui n’étonne dans une transition postcoloniale. Rien qui soit rare dans des démocraties bien établies, où partis majoritaires et exécutifs fusionnent souvent dans la pratique.
L’appellation même de l’Exécutif – « Gouvernement provisoire » – révèle que l’objectif était de bâtir progressivement un État stable, non d’instituer un césarisme.
Modibo fut d’ailleurs désigné à l’unanimité par la Constituante pour conduire le Mali indépendant.
1966-1968 : vers la dictature assumée ? Un récit sans contexte
Oui, le régime se durcit. Mais situer les faits, ce n’est pas excuser : c’est comprendre. Et M. Sissoko s’y refuse. Entre 1966 et 1968, la sous-région est secouée : Coup d’État au Nigéria ; Coup d’État au Ghana contre NKrumah, proche allié de Modibo, perçu comme une opération soutenue par les services britanniques et américains ; Tentative de putsch contre Sékou Touré à Conakry.
Le Président Modibo Kéita voit un encerclement. Il doute des forces de sécurité. Il craint que la déstabilisation orchestrée ailleurs n’arrive chez lui. D’où les mesures brutales : création du CNDR en 1966 ; dissolution du Bureau politique de l’US-RDA ; dissolution de l’Assemblée en 1967.
En 1968, il n’y avait donc plus de députés dont une impopulaire milice aurait arraché la démission : pure fiction.
Un pouvoir affaibli, un homme épuisé
La crise économique, la pression régionale, les maladresses internes ont isolé le régime. Au matin du 19 novembre 1968, Modibo Kéita n’oppose aucune résistance. Informé à distance, très loin de ses ennemis, il se rend pourtant, digne, presque fataliste, comme pour dire : « Si vous me voulez, me voici. J’ai donné ce que j’ai pu. »
Critiquer, oui. défigurer, non
Modibo Kéita ne fut ni ange ni tyran caricatural. Il fut un homme – avec ses grandeurs, ses fautes, ses aveuglements – mais aussi l’un des plus grands serviteurs de ce pays, auquel il prit si peu et offrit tant. Critiquons-le, oui. Énumérons ses erreurs, oui. Mais dans la mesure, dans le respect dû à ceux qui ont porté, dans des circonstances uniques, le fardeau de l’Histoire. La critique sert à éclairer… L’héritage sert à réfléchir…
Par Dr. Mahamadou Konaté
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