La contre-offensive féministe se déploie sur tous les fronts – BurkinaInfo – Toute l’information du Burkina Faso en temps réel
À Mombasa, les témoignages de militantes venues de seize pays africains en crise ont révélé l’ampleur et la diversité des résistances organisées contre les droits des femmes et des minorités. Ces réactions hostiles au féminisme se manifestent à travers les conflits armés, les « priorités sécuritaires », les résistances culturelles et économiques, mais aussi au sein même des mouvements féministes eux-mêmes. Ce reportage montre comment le backlash, une résistance ou une opposition qui surgit en réponse aux revendications féministes (AWDF – No to Backlash) prend des formes différentes selon les contextes, tout en poursuivant un même objectif : freiner l’autonomisation des femmes et des groupes marginalisés. Il interroge également la manière dont les divisions internes fragilisent la capacité collective à y résister.
Priorités sécuritaires, quand l’urgence efface les droits
Dans les zones de conflit armé, la contre-offensive se déploie souvent de manière indirecte. Il s’appuie sur la crise sécuritaire pour reléguer certaines luttes féministes au second plan. Zara (nom d’emprunt), présidente d’une association de femmes vivant avec un handicap, explique :
« Avec la situation que nous traversons, les autorités ont des priorités pour la sécurisation du pays. Il y a beaucoup de Personnes déplacées internes. Les dirigeants pensent que cela est plus urgent… alors que la situation du handicap est, elle aussi, urgente et devrait être prioritaire ». Cette hiérarchisation des urgences constitue une forme de recul politique. En temps de crise, certains droits sont considérés comme secondaires, voire accessoires, afin de légitimer d’autres priorités. En 2024, en raison de la situation sécuritaire, l’État n’a pas célébré la Journée internationale des personnes handicapées, un espace pourtant crucial de reconnaissance et de revendication des droits. Les personnes handicapées ont dû s’organiser seules. Mais, comme le souligne Zara, « ça recule nos droits. C’est une question de mentalité et d’acceptation. Il y a souvent des gens qui disent : Vous aussi, vous voulez faire ça ? ».
En fin 2024 et début 2025, le Burkina Faso comptait environ 2 060 000 personnes déplacées internes, dont 52% de femmes et de filles selon le CONASUR. Mais combien de femmes handicapées sont réellement comptabilisées, écoutées et accompagnées dans ces politiques d’urgence ? (CONASUR – Rapports sur les personnes déplacées ).
Backlash interne, les divisions qui affaiblissent
La contre-offensive insidieuse est peut-être celle qui opère à l’intérieur même des mouvements féministes. Larissa le formule sans détour.
« Même au sein du mouvement féministe, il y a des groupes qui sont plus acceptés que d’autres. Les communautés LGBTQ+ et les travailleuses du sexe sont attaquées de l’extérieur, mais aussi entre nous ». Ces fractures internes révèlent des rapports de pouvoir qui déterminent qui est protégé et qui peut être sacrifié. Quelles luttes sont jugées légitimes, et lesquelles peuvent être mises de côté au nom de l’unité ou de la respectabilité ?
Le backlash entre « prudence stratégique » et complicité
Larissa pose le diagnostic central.
« On ne peut pas surmonter le backlash en étant autant divisées. Il ne s’agit pas d’aimer ou non la spécificité des autres, mais de devenir une équipe pour répondre à l’oppression ». Cette déclaration met au jour une tension profonde, notamment dans les pays où les personnes LGBTQ+ sont criminalisées. En 2025, selon l’Association internationale des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes (ILGA), 31 pays africains sur 54 criminalisent l’homosexualité, contre 28 en 2020. Que signifie alors « devenir une équipe » dans ces contextes ? Comment affirmer une solidarité féministe sans exposer davantage les minorités à la répression ? A quel moment la « prudence stratégique » devient-elle une forme de complicité avec l’opposition conservatrice ? Ces questions ne peuvent être résolues par des injonctions morales à l’unité. Elles exigent une réflexion politique honnête sur les compromis, les risques et les stratégies de solidarité en contexte autoritaire. L’hostilité infiltre ainsi les mouvements en instaurant une hiérarchie des victimes acceptables, une économie de la respectabilité où certaines femmes peuvent être défendues tandis que d’autres restent invisibles. ( ILGA World – Cartes et rapports ).
Un backlash organisé et financé
Pendant que les mouvements féministes luttent pour maintenir leur cohésion, les forces conservatrices s’organisent à l’échelle mondiale. Selon OpenDemocracy (2023), des organisations religieuses conservatrices ont dépensé plus de 280 millions de dollars en Afrique entre 2013 et 2023 pour financer des campagnes contre les droits sexuels et reproductifs et les droits des personnes LGBTQ+. ( OpenDemocracy – Financing Anti-Rights Agenda ).
En janvier 2025, l’administration Trump a suspendu plusieurs financements liés aux droits reproductifs, réactivant la Global Gag Rule, qui interdit aux organisations bénéficiaires de fonds américains de fournir des services ou informations liés à l’avortement. Selon PAI, Population Action International, cette politique affecte environ 8,8 milliards de dollars de financements pour la santé mondiale. Cette décision s’inscrit dans une offensive conservatrice globale que l’étude de l’ODI (2024) identifie autour de trois piliers : le nationalisme réactionnaire, les alliances religieuses transnationales, et l’instrumentalisation politique. Face à ces moyens considérables, les mouvements féministes africains survivent avec 0,13% de l’aide au développement. ( PAI – Analyse des politiques ).
Lueur d’espoir
Malgré ce contexte hostile, une avancée majeure a été enregistrée. Les 15 et 16 février 2025, l’Union africaine a adopté la Convention sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles, complétant le Protocole de Maputo (2003) par une approche davantage centrée sur les survivantes ( Union Africaine – Documents officiels). Cette adoption institutionnelle démontre que face au backlash, des espaces institutionnels peuvent être conquis et utilisés pour avancer les droits des femmes. Cette adoption montre que des espaces institutionnels peuvent être conquis. Mais l’expérience rappelle que le chemin entre adoption et mise en œuvre est long. Plus de vingt ans après son adoption, le Protocole de Maputo n’est toujours pas pleinement appliqué dans de nombreux pays. La vigilance féministe demeure indispensable. (Equality Now – Maputo Protocol)
L’unité requise face à un backlash multiforme

La résistance anti féministe en Afrique est multiple, interconnectée et stratégique. Elle exploite les guerres, instrumentalise les crises sécuritaires, mobilise des résistances culturelles, stigmatise le féminisme comme « importé » et s’infiltre dans les mouvements pour y semer des divisions. Face à lui, les mouvements féministes africains ne peuvent se permettre la fragmentation. À Mombasa, les participantes ont montré que la résistance se construit aussi par la solidarité panafricaine, le partage d’expériences, la mise en réseau et le développement d’outils de protection mutuelle.
La question de l’unité dans la diversité reste complexe, notamment dans des contextes de criminalisation. Mais une certitude demeure : le backlash gagne lorsque les féministes sont divisées.
Comme le rappelle Larissa :
« On ne peut pas surmonter le backlash en étant autant divisées. Il ne s’agit pas d’aimer ou non la spécificité des autres, mais de devenir une équipe pour répondre ».
Anna, militante de la République Démocratique du Congo, témoigne sous anonymat :
« Ça fait plus de vingt ans que l’Est de la RDC traverse la guerre. C’est toujours la femme qui est déplacée. Quand il y a la guerre, c’est la femme qui porte le bébé. Des femmes accouchent en cours de route, perdent la vie, sont agressées sexuellement, cherchent leurs enfants sous les tirs ». Ces violences ne sont pas des effets collatéraux mais constituent une stratégie de réaction autoritaire structurelle ciblant l’autonomie des femmes. Selon le HCR, en mars 2025, la RDC comptait 6,9 millions de déplacées internes, dont 52% de femmes et de filles.( HCR – Urgence RDC).
Culture et économie, la « face invisible »
L’offensive patriarcale se déploie aussi dans les gestes quotidiens. Ursille Kibandé, du Réseau Mongaza en RDC, explique comment l’accès à l’énergie propre, pourtant bénéfique pour les femmes rurales, se heurte à des résistances patriarcales. (ONU Énergie – Genre et énergie ). Le travail d’Ursille consiste à « Promouvoir le biogaz ou les foyers améliorés, c’est protéger les femmes. Mais ces innovations sont mal perçues. C’est comme devenir une femme moderne, évoluée. Or, pour la coutume, la femme ne doit pas évoluer ».
Cette « face invisible » du recul repose sur des normes sociales qui dictent ce qu’une « vraie femme » doit être ou endurer. Des mécanismes que la féministe ivoirienne Bintou Mariam Traoré avait dénoncés avec humour à travers le hashtag #VraieFemmeAfricaine en 2020.
« Un truc de Blancs »
Au Congo-Brazzaville, Nasthia Ekiama Ntsimba décrit un contexte où le féminisme lui-même est stigmatisé :
« Le mouvement féministe est encore en naissance chez nous. Nous n’avons pas de modèles spécifiques. « Même parler de dialogue intergénérationnel est difficile. Peu de femmes plus âgées peuvent assumer ouvertement être féministes. ».
« Il y a souvent des commentaires du genre Oui, mais ce que vous faites, vous allez finir par vous fatiguer, c’est des trucs de Blancs que vous prenez, vous voulez juste copier ».
L’accusation de « trucs de Blancs » sert à délégitimer les luttes féministes en les présentant comme importées. Cette rhétorique efface délibérément les longues histoires de résistances féminines africaines, des reines guerrières aux luttes anticoloniales portées par les femmes.
Larissa nomme cette stratégie :
« Le discours patriarcal exploite le nationalisme et les blessures de la colonisation pour retourner les femmes contre leurs propres intérêts ». ( AWID – Féminismes africains)
Lorsque le mot « féministe » devient imprononçable, l’offensive contre le féminisme a déjà gagné une bataille idéologique majeure.
Cet article a été écrit à la suite du Festival de la République Féministe organisé par Urgent Action Fund Africa (UAF-Africa) à Mombasa, Kenya, du 27 au 29 novembre 2025.
Aminata SANOU pour African Women’s Development Fund (AWDF)
AWDF – Outils et ressources pour les militantes
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