L’inefficacité de l’appareil bureaucratique ne résulte pas simplement de son gigantisme. Elle procède de dysfonctionnements structurels profonds qui en font un obstacle majeur au progrès. Le recrutement dans la fonction publique obéit rarement à des critères de compétence ou de mérite. Les concours, lorsqu’ils existent, sont souvent détournés par des pratiques de favoritisme, de népotisme ou de corruption pure et simple. Les positions administratives se distribuent selon des logiques d’équilibre politique, de représentation ethnique ou régionale, de récompense de fidélités politiques. Cette politisation extrême de l’administration compromet sa neutralité et sa capacité à servir l’intérêt général.
La gestion des carrières souffre des mêmes travers. L’avancement dépend moins de la performance que de l’ancienneté, des affiliations politiques ou des réseaux de parrainage. Les fonctionnaires compétents et motivés se découragent face à l’absence de reconnaissance de leurs efforts, tandis que l’incompétence et la paresse restent sans sanction. Cette absence de système méritocratique crée une culture de médiocrité et de démotivation généralisée.
Les rémunérations constituent un autre problème majeur. Les salaires de base restent souvent dérisoires, insuffisants pour assurer une existence décente. Cette situation pousse les fonctionnaires à rechercher des revenus complémentaires par divers moyens, légaux ou illégaux. La corruption, petite ou grande, devient alors un mode de rémunération parallèle, un système informel de compléments de revenus qui pervertit totalement le fonctionnement de l’administration. Le citoyen qui sollicite un service public sait qu’il devra généralement payer, officiellement ou non, pour obtenir satisfaction.
Les conséquences de ces dysfonctionnements sur l’économie sont considérables. L’administration camerounaise, au lieu de faciliter l’activité économique, la complique et l’entrave de multiples façons. La gestion quotidienne des entreprises n’est pas aisée. Les contrôles administratifs se multiplient, souvent redondants et contradictoires. Chaque service administratif revendique une compétence de contrôle, une prérogative d’inspection, créant un harcèlement permanent des opérateurs économiques. Les réglementations changent fréquemment, sans information adéquate, exposant les entreprises à des risques juridiques constants. Le système fiscal illustre parfaitement ces travers. La multiplicité des taxes et impôts, leur instabilité, l’arbitraire dans leur application, la lourdeur des procédures de déclaration et de paiement créent un environnement hostile à l’activité économique formelle. De nombreux opérateurs préfèrent rester ou migrer dans l’informel, renonçant aux bénéfices de la légalité pour échapper à ce carcan réglementaire et fiscal.
Malgré tous ces dysfonctionnements, la fonction publique continue d’exercer une attraction considérable sur les jeunes diplômés camerounais. D’abord, la sécurité de l’emploi. Dans des économies marquées par l’instabilité et l’incertitude, le statut de fonctionnaire offre une garantie de revenu régulier, aussi modeste soit-il. La fonction publique représente un havre de sécurité dans un océan d’incertitudes économiques. Ensuite, le prestige social. Malgré la dégradation de son image, l’emploi public conserve un statut symbolique élevé. Il confère une respectabilité, une reconnaissance sociale que le secteur privé, encore marqué par son association au commerce et à l’activité informelle, peine à égaler. Enfin, et peut-être surtout, les opportunités de revenus parallèles. Tout le monde sait qu’un poste dans l’administration, particulièrement dans certains services stratégiques comme les douanes, les impôts ou l’attribution de marchés publics, offre des possibilités de revenus informels substantiellement supérieurs au revenu officiel. Cette réalité, bien que rarement énoncée publiquement, oriente massivement les choix de carrière.
Cette orientation vers la fonction publique crée une distorsion grave dans l’allocation des talents. Les meilleurs étudiants, ceux qui ont bénéficié des meilleures formations, souvent financées à grands frais par des budgets publics limités, aspirent majoritairement à intégrer l’administration plutôt qu’à créer des entreprises ou à développer des activités productives. Le capital humain du pays s’enlise ainsi dans des structures bureaucratiques improductives au lieu de s’investir dans la création de richesse. (…)
(Extrait de Kakdeu, LM. Cette Afrique qui s’éloigne du progrès. Ouvrage à paraître)
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