Un homme, une caméra, et une vérité qui dérange. Soh Tatcha Charles, historien et cinéaste camerounais, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une bataille judiciaire acharnée après avoir osé produire un film sur la mémoire historique de Bansoa. Face à lui : Maître Penka Michel, avocat influent, armé d’une vingtaine de confrères et de plusieurs procédures judiciaires. Un rapport de force inégal qui soulève une question fondamentale : peut-on encore dire la vérité au Cameroun sans être écrasé par les puissants ?
Quand la vérité historique devient un crime
Tout commence par un film. Soh Tatcha Charles, animé par ce qu’il présente comme un devoir de mémoire, produit et diffuse une œuvre cinématographique sur l’histoire du village Bansoa, dans la région de l’Ouest Cameroun. Une démarche qui, dans tout pays épris de liberté d’expression et de transparence historique, aurait dû susciter le débat, la contradiction intellectuelle, l’échange entre historiens.
Mais au lieu du débat, c’est la machine judiciaire qui s’est mise en marche. Maître Penka Michel, fils du défunt Patriarche Penka Michel, a choisi une tout autre réponse : une plainte pour diffamation, suivie d’une procédure en référé, puis d’une ordonnance d’interdiction de diffusion du film, assortie d’une astreinte de 500 000 FCFA par jour.
Une décision lourde, qui interpelle. Car interdire un film historique avant même qu’un débat de fond ne soit tranché sur le fond, c’est déjà condamner la parole avant le jugement. C’est museler l’historien avant que l’histoire ne soit entendue.
Un historien face à une machine judiciaire bien huilée
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est le déséquilibre flagrant des moyens. D’un côté, Soh Tatcha Charles — enseignant, chercheur, homme de terrain, porté par sa conviction que la vérité historique appartient à tous. De l’autre, Maître Penka Michel — procédurier aguerri, entouré d’une vingtaine d’avocats formés dans son propre cabinet, avec une connaissance fine des rouages judiciaires camerounais.
La plainte initiale pour diffamation, les procédures en référé, l’ordonnance d’interdiction, le certificat de non-appel, les citations directes prévues les 4 et 10 mars prochains, et l’audience fixée au 16 mars 2026 devant le juge du contentieux d’exécution du Tribunal de Dschang… Tout cela dessine le portrait d’une stratégie judiciaire systématique, méthodique, visant moins à établir la vérité qu’à épuiser l’adversaire et à faire taire définitivement sa voix.
Soh Tatcha Charles n’a pas les mêmes ressources. Il n’a pas une vingtaine d’avocats. Il n’a pas un réseau de relations dans les palais de justice. Il a sa conviction, ses recherches, et sa volonté de ne pas plier face à la pression.
« On ne combat pas une idée avec des procédures. On la combat avec des preuves et des arguments », résume un observateur du milieu universitaire camerounais, qui suit ce dossier de près.
La mémoire de Bansoa appartient à tous ses fils
Au cœur de ce conflit se trouve une question que personne ne peut esquiver : à qui appartient l’histoire de Bansoa ?
L’arrondissement de Penka Michel, constitué des groupements de Ballessing, Baloum, Bamendou et Bansoa, est une terre riche d’une histoire complexe, parfois douloureuse, traversée par les turbulences de la période coloniale et des luttes indépendantistes. Cette histoire mérite d’être racontée, débattue, questionnée — y compris dans ses zones d’ombre.
Soh Tatcha Charles, en tant qu’historien, n’a fait que ce que font tous les chercheurs sérieux : poser des questions, produire des sources, confronter les récits. Si certains éléments de son film dérangent, la réponse intellectuellement honnête est de produire des contre-preuves, de proposer une autre lecture des faits, d’organiser un colloque, d’écrire en retour.
La réponse judiciaire, elle, envoie un signal inquiétant : celui qui parle paie. Celui qui ose remettre en question une version dominante de l’histoire risque de se retrouver à devoir payer des dizaines de millions de FCFA, d’être traîné de tribunal en tribunal, d’être réduit au silence par une ordonnance.
Ce n’est pas ainsi que se construit une communauté saine. Ce n’est pas ainsi que l’on honore la mémoire d’un terroir.
Une affaire qui divise là où il faudrait rassembler
Ce qui est peut-être le plus regrettable dans cette affaire, c’est son effet dévastateur sur la cohésion de la communauté Bansoa. Au lieu de rapprocher les fils de ce terroir autour d’une histoire partagée, ce bras de fer judiciaire et médiatique creuse des fractures, attise des rancœurs et installe un climat de méfiance.
Les réseaux sociaux se sont transformés en champ de bataille. Les prises de position se multiplient. Et pendant ce temps, les vrais défis de la communauté — développement local, éducation, cohésion sociale, projets collectifs — sont reléguées au second plan.
Soh Tatcha Charles, lui, n’a jamais prétendu diviser. Son projet, aussi imparfait soit-il aux yeux de certains, était de nourrir la mémoire collective, d’ouvrir un espace de réflexion sur l’identité et l’histoire de Bansoa. Cela méritait un dialogue, pas une guerre judiciaire.
Le but de toute communauté qui se respecte devrait être de rapprocher ses membres, de construire ensemble, de dépasser les querelles d’ego pour bâtir quelque chose de durable. Cette affaire est un rappel douloureux que nous en sommes encore loin.
Soh Tatcha Charles reste debout, convaincu que la vérité finit toujours par triompher. Face à une machine judiciaire puissante, il incarne la résistance du chercheur libre contre le silence imposé. La vraie question reste entière : les fils de Bansoa choisiront-ils enfin le dialogue plutôt que les tribunaux ?
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