Privée de vue, Alice tisse sa vision de la vie – BurkinaInfo – Toute l’information du Burkina Faso en temps réel
Alice Ouédraogo a perdu la vue. Mais pas la combativité. À Bobo-Dioulasso, dans son atelier, elle tisse sa vie et transmet sa vision. En ce 8-Mars, Faso7 fait le choix de la mettre en lumière, parce que certains destins ne se racontent pas pour susciter la pitié, mais pour éveiller les consciences.
Bobo-Dioulasso, samedi 28 février 2026. Il est 7h. Le jour se lève déjà. Hommes et femmes vaquent à leurs occupations tandis que les enfants se hâtent vers l’école. La cité de Sya, progressivement, s’anime et vibre, comme à son habitude. Arrivée de Ouagadougou la veille, nous avons rendez-vous avec une dame, Houllé Alice Ouédraogo née Sanou.
À 10h25, nous sommes devant un atelier. C’est le lieu du rendez-vous. Son lieu de travail. Là où elle et ses semblables défient le destin. Houllé Alice Ouédraogo née Sanou, du fait d’une maladie, est privée de la vue depuis plusieurs années. On dit qu’elle est handicapée visuelle. Dans le silence d’un monde qu’elle ne voit plus, elle décide de recréer sa propre lumière et celle de ses paires.
Devenue aveugle alors que l’avenir s’ouvre devant elle, elle peut laisser l’obscurité redessiner ses contours et restreindre ses ambitions. Elle choisit de lui tenir tête. Mère, entrepreneure et militante engagée pour les droits des femmes vivant avec un handicap, elle transforme chaque épreuve en opportunité et chaque fragilité en force revendiquée. Son parcours n’est pas celui d’une femme brisée par la vie, mais celui d’une femme debout, déterminée à ne jamais se laisser définir par son handicap.
« C’est comme un coup de foudre… »
Il y a des destins qui naissent dans la lumière et d’autres qui apprennent à briller dans l’obscurité. Houllé Alice Ouédraogo appartient à la seconde catégorie. Née le 28 avril 1987 à Magorotoum, elle grandit dans une famille unie de huit enfants, bercée par les valeurs d’intégrité, de solidarité et de partage.
Son enfance, d’après ses dires, ressemble à celle de beaucoup d’autres jeunes filles, entre l’école, les rêves ainsi que les espoirs de l’avenir. Elle obtient son CEP, puis son BEPC. Au lycée, elle s’oriente en série G2 où elle avance avec confiance.
C’est ainsi que sa vie prend une autre tournure. La perte de la vue survient alors qu’elle est encore jeune, suite à une allergie de peau. D’une manière brutale, inattendue et injuste, elle explique avec un ton mélancolique perdre la vue en classe de Terminale. Du jour au lendemain, le monde devient si silencieux et obscur. Les visages disparaissent. Les couleurs s’effacent. Les projets scolaires s’interrompent.
« Pour un début, c’est avec grande difficulté. C’est comme un coup de foudre parce que, du jour au lendemain, tu perds la vue comme ça ; c’est vraiment difficile à surmonter », livre-t-elle d’une voix chargée de tristesse.
Alice choisit de se relever car sa cécité ne devient pas une fin, mais une traversée. Une épreuve douloureuse qui, selon elle, façonne son caractère. Elle apprend à écouter autrement, à ressentir différemment, à reconstruire sa confiance morceau par morceau grâce à l’Association Burkinabè pour la Promotion des Aveugles et Malvoyants (ABPAM).
Là où certains voient une incapacité, elle commence à bâtir une conviction car, pour sa part, ses valeurs ne dépendent pas uniquement de ses yeux. « On m’oriente à l’ABPAM où j’apprends le braille et c’est là que je commence à avoir espoir en moi », affirme-t-elle.
Mariée et mère de deux enfants, elle refuse la place que la société réserve trop souvent aux femmes handicapées : celle de l’invisibilité. Elle décide donc d’exister pleinement. Mieux encore, d’ouvrir la voie à ses paires. C’est là que naît son engagement à former ses semblables.
Vidéo – Houllé Alice Ouédraogo, une lumière pour les personnes handicapées
Sa persévérance prend forme à travers l’entrepreneuriat social. Elle fonde la « Société Coopérative Espoir des Handicapés Tisserands » dans laquelle elle forme ses compagnons dans des métiers comme la confection des sacs à fil, le perlage, la cordonnerie, la teinture et le tissage des pagnes traditionnels, ainsi que la manière de surgeler des aliments et de les conserver avant de les revendre. Alice crée par la suite « Cosmos-Corporel Académie », spécialisée dans les produits de soins corporels, une entreprise au sein de laquelle elle forme ses camarades, sans oublier le braille.
« Ces formations permettent à toutes ces personnes vivant avec un handicap de pouvoir avoir un métier », déclare-t-elle avec une immense fierté.
Son parcours associatif est tout aussi engagé. Passant par la présidence du comité des femmes au sein de l’organisation de promotion des aveugles et malvoyants, elle est la secrétaire générale de l’association, puis aujourd’hui présidente de l’Association des Femmes Handicapées Unies pour le Développement (AFHUD).
Elle se bat avec constance pour la formation professionnelle, l’autonomisation économique et la reconnaissance des droits des femmes handicapées.
Un impact réel sur la communauté
Derrière ces initiatives, la formatrice permet à plusieurs femmes vivant avec un handicap d’avoir de quoi être autonomes. Il y a des femmes qui retrouvent confiance en elles et qui génèrent leurs propres revenus. Ce qui leur permet de redresser la tête face aux difficultés de la vie.
Collègue d’Alice depuis l’Association Burkinabè pour la Promotion des Aveugles et Malvoyants (ABPAM), Djenebou Sawadogo, également membre de l’Association des Femmes Handicapées Unies pour le Développement, salue la forte implication de sa camarade dans les différentes activités de l’organisation.

Selon ses témoignages, depuis son engagement à l’ABPAM, Alice sait toujours partager une énergie positive autour d’elle. Animée d’un esprit d’initiative constant, elle s’investit quotidiennement dans la recherche d’idées et d’activités génératrices, tout en veillant à associer ses collègues à ses projets, afin qu’aucun d’eux ne reste inactif.
« On se connaît à l’ABPAM et on est encore ensemble ici. On travaille ensemble sans problème et elle nous forme dans beaucoup de métiers comme la savonnerie, le tissage et le perlage », confie-t-elle avec gaieté.
Fierté d’une mère
Issifou Sorgho, le malvoyant qui traite les questions numériques des personnes atteintes de cécité, est le partenaire d’affaires d’Alice. Suite aux différentes formations reçues à l’ABPAM, Issifou nous raconte toujours répondre présent pour épauler celle qu’il considère comme une sœur.
Vidéo – Autonome avec une cécité, Houllé Alice Ouédraogo/Sanou, une fierté pour sa famille
Selon ses témoignages, Alice et lui collaborent toujours ensemble, que ce soit sur le numérique ou les idées qui se multiplient après chaque réflexion. À travers ses confidences, Alice transforme chaque idée en projet afin d’aider ses consœurs et confrères.

« Quand elle perd la vue, son père prend attache avec moi pour que je puisse l’aider avec des cours en numérique. Cela fait maintenant 11 ans qu’on se connaît. Comme elle entreprend et que moi aussi je suis entrepreneur, on va dans un projet d’incubation ensemble au niveau de SIRA LABS et c’est dans ça qu’elle fonde son SCOOP et moi je fonde une entreprise numérique. Donc depuis lors, on collabore ensemble. Tellement qu’on se fréquente beaucoup, c’est devenu la famille et moi je deviens son témoin de mariage », confie-t-il avec légèreté.
C’est dans la douceur d’un accueil que la mère d’Alice nous ouvre les portes de leur concession. Le sourire aux lèvres et la voix vibrante d’émotion, Mme Sanou confie être immensément fière de sa fille, cette femme au grand cœur qui se bat sans relâche pour l’épanouissement des siens. D’après ses propos, le handicap d’Alice est longtemps une épreuve, une ombre qui plane sur leur quotidien et qui sème parfois le doute et la douleur dans leur cœur. Mais grâce au courage et à son engagement, la bravoure d’Alice devient leur plus grande victoire.

« Alice est une bosseuse, elle fait souvent des choses que même les personnes sans handicap ne pourraient faire. Elle donne des formations à des gens et se déplace sans pour autant chercher l’aide des autres », explique-t-elle avec une grande fierté.
« Je lui tire vraiment le chapeau… »
Selon son époux, lui-même non-voyant, Alice est l’une des plus belles rencontres que la vie lui offre à l’ABPAM. Une rencontre qu’il compare à une lumière qui surgit dans l’obscurité. Après un long chemin parcouru main dans la main, entre épreuves et persévérance, ils scellent leur amour par le mariage et sont aujourd’hui parents de deux enfants.
Dans son propos rempli de conviction, il affirme que les femmes vivant avec un handicap visuel sont, selon lui, des piliers d’or solides, dévouées et résilientes. À l’en croire, l’organisation du foyer repose en grande partie sur Alice. « Je lui tire vraiment le chapeau pour ça », souligne-t-il avec une aisance admirable. Pour lui, là où certains doutaient, elle sait prouver que l’on peut diriger une maison avec le cœur comme boussole et la détermination pour regard. Il soutient d’ailleurs que leur avenir se dessine à travers celui de leurs enfants.

« Je viens lancer un appel à toute personne vivant avec un handicap : nos sœurs en situation de handicap visuel sont les meilleures en matière de couple. Moi, je suis le témoin oculaire, je sais de quoi je parle », déclare-t-il.
À Bobo-Dioulasso, Alice devient au fil du temps une figure respectée. Les témoignages de son entourage mettent en avant sa bravoure et son engagement. Pour elle, le 8-Mars n’est pas seulement un jour de célébration de la femme, mais surtout un moment de réflexion sur le chemin parcouru et les défis qui restent à relever.
Aminata Ouattara (Stagiaire)
Faso7
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