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Accès à l’eau potable au Mali : De la nécessité de réviser la politique

En 20 ans, la progression du taux d’accès à l’eau potable a été de 8 % pour un objectif attendu en 2030, selon les Objectifs du Millénaire pour le Développement d’assurer un accès universel et équitable à l’eau potable, à un coût abordable.

 L’inapplication des textes, la faible capacité de mobilisation des financements, la lourdeur administrative, les insuffisances significatives d’entretien et de maintenance des infrastructures, l’insuffisance de ressources humaines la faiblesse des compétences et une gouvernance instable sont entre autres, les maux qui minent le secteur et auxquels il est impératif de remédier.

Cinq défis majeurs nécessitent d’être relevés pour un impact positif majeur sur le secteur afin d’accroitre sensiblement l’accès à l’eau potable pour nos compatriotes.

1. Eliminer les difficultés de mobilisation du financement du secteur y compris de la contrepartie de l’Etat pour les projets financés par l’extérieur ;

2. Renforcer les capacités techniques des collectivités en matière d’AEP ;

3. Corriger le déséquilibre tarifaire par rapport aux coûts de production et de distribution ;

4. Apporter des solutions viables aux questions d’ensablement, de pollutions d’origine domestique, industrielle et agricole, de changement climatique constituant des menaces fortes pour les ressources en eau et notamment les cours d’eau.

5. Faire face à l’instabilité et aux insuffisances de la gouvernance du secteur.

Les propositions ci-dessous issues des travaux du Centre d’Etudes et de Réflexion au Mali (CERM), susceptibles de contribuer à relever ces différents défis et déclinent comme suit :

1. Diligenter l’actualisation des textes sur l’eau notamment la Politique Nationale de l’Eau, le Code de l’eau et ouvrir ainsi la voie à la mobilisation des ressources et aux réformes indispensables du secteur ;

La politique nationale de l’eau est en cours de révision depuis plus de 3 ans et le code de l’eau adopté en février 2006 pour une période de 10 ans n’a pas encore été révisé. En outre, sa révision est liée à la validation de la Politique nationale de l’eau. Ces deux instruments stratégiques constituent la vision du secteur à partir de laquelle les autres aspects opérationnels pertinents sont déployés.

2. Organiser un atelier national de validation du tarif de l’eau avec pour objectif une augmentation tarifaire et une répartition davantage équitable de l’application du tarif social ;

Depuis 2004, le tarif de l’eau n’a pas évolué à l’exception d’un ajustement ayant réduit le volume couvert par le tarif social. En outre, le tarif social de 113 F CFA/m3 en milieu urbain est cinq fois inférieur au tarif en milieu rural et s’applique indistinctement au plus nanti comme au plus démuni des maliens.  

La résolution du déséquilibre significatif entre le tarif de l’eau vendu en milieu urbain et celui du milieu rural est à ce titre, un impératif de justice sociale.

3. Mettre en œuvre l’engagement gouvernemental d’allouer 5% du budget national au secteur de l’eau, de l’assainissement et de l’hygiène ; 

En 2019, le taux avait atteint 3,5 % du budget mais s’est depuis affaissé. Depuis 2012, ce sont les ONG qui réalisent 80 à 90 % des infrastructures en matière d’AEP.

Le respect de cet engagement gouvernemental favoriserait une dynamique de partenariats nationaux et internationaux et accroitrait significativement le taux de mobilisation des ressources. En outre, cela mettrait fin aux difficultés de mobilisation de la contrepartie de l’Etat pour les grands projets d’infrastructures et d’investissements dans le secteur.

4. Elaborer et mettre en œuvre sans délai une stratégie nationale de mobilisation des financements axée sur le renforcement de l’existant et les investissements structurants de moyen et long terme.

En milieu urbain et semi urbain, la Somapep SA et la Somagep SA ont vu leur périmètre de concession passer de 18 centres en 2016 à 90 en 2017 et 2018, soit 72 nouvelles localités dont l’approvisionnement en eau potable était assuré par des opérateurs privés ou des associations d’usagers. 66 centres sont depuis opérationnels. L’existant concernerait l’intégration dans le périmètre concédé des 6 centres et la mise aux normes de l’ensemble des 72 centres ; la réhabilitation des réseaux de distribution, des branchements et des compteurs d’eau vétuste dans les 18 centres historiques du périmètre concédé ; Les investissements dans les 90 centres pour anticiper les besoins de production, de stockage et d’extension.

Pour éviter le stress hydrique dans plusieurs villes 3 années à venir, un montant de

338 milliards de FCFA devrait être mobilisé, et 820 milliards F CFA devraient être obtenus pour tenir compte des besoins de la SOMAPEP et assurer l’approvisionnement en eau potable dans le périmètre concédé pour la période 2025-2032.

Le programme national d’accès à l’eau potable pour la période 2025-2035 s’élève à plus de 2700 milliards de F CFA pour un objectif de taux d’accès de 85% au niveau national.

5. Elaborer et mettre en œuvre un plan de mitigation pour la gestion et la protection des eaux souterraines après réalisation d’une étude exhaustive sur l’état de la qualité et de la quantité des ressources en eau ;

La prolifération des forages sauvages notamment en milieu urbain, les activités de dragage désordonné à fort potentiel de dégradation de notre environnement, le tarissement continu de la nappe (cas des localités de Nioro, de Fana, de Sanankoroba et de la bande de Sirakoro) constituent autant de sinistres qu’il convient de circonscrire urgemment. 

6. Mettre en œuvre le triptyque Sensibilisation des populations/application rigoureuse des lois et règlements/ Enrichissement des lois et règlements pour s’adapter aux enjeux du moment ;

Les citoyens sont sous-informés tant sur les enjeux qui menacent le secteur que sur les dispositions légales et réglementaires existantes. Peu de citoyens savent par exemple que pour réaliser un forage au Mali, il faut disposer d’une autorisation qui est gratuite. Elle est délivrée par le sous-préfet ou le préfet, et une fois le forage réalisé, le propriétaire se doit d’envoyer le rapport au niveau des services de l’hydraulique. A cet effet, il serait pertinent d’opérationnaliser une brigade de contrôle de la réalisation des forages dans les habitations et les champs. 

En dépit de la clarté des textes sur l’interdiction du dragage, plusieurs acteurs de l’orpaillage font tourner l’économie locale en faisant le bonheur de quelques particuliers au détriment de la communauté locale et nationale à travers le paiement de frais de montée, la construction de centres de santé, d’école et parfois même de routes locales. Le résultat est une dégradation continue et quasi irréversible des cours d’eau.

Le service de vente d’eau du fontainier n’est pas réglementé, les poteaux d’incendie sont utilisés anarchiquement sans mise en place de compteurs, et cela concerne aussi plusieurs lieux publics disposant d’un accès gracieux à l’eau potable.

Enfin, il est impératif de sécuriser l’ensemble des sites affectés aux périmètres concédés juridiquement, socialement et physiquement. 

7. Renforcer la gouvernance du secteur en priorisant l’amélioration de l’autonomie des structures en charge de l’eau, en stabilisant les équipes dirigeantes par leur sélection par appel à candidatures, par l’établissement d’un cahier de charges fixant les objectifs, et par constitution d’un conseil d’administration dont les membres seraient sélectionnés exclusivement sur la base de compétences particulières ; 

En dix ans, les structures du secteur de l’eau et de l’énergie ont connu plus de douze directeurs généraux.

L’insuffisance de transparence, de redevabilité ont de lourdes conséquences sur toute la gestion organisationnelle et spécifiquement en ce qui concerne les structures dotées de missions de service public.

La prise en compte de facteurs politiques affaiblit l’efficacité de la gestion et la recherche de performance.

Des factures importantes impayées restent dues par l’Etat et la gestion politique empêche l’application de mesures de recouvrement vigoureuses.

En matière de gouvernance, le renforcement des ressources humaines est aussi une nécessité vitale pour pourvoir les cadres organiques insuffisants (la direction nationale de l’hydraulique elle-même est pourvue à seulement 40%), l’insuffisance de compétences en maints endroits et en même temps la pléthore en d’autres endroits ici comme ailleurs continue à être une tare pour nos structures publiques, la formation continue restant un parent pauvre. 

8. Prendre des mesures institutionnelles et organisationnelles courageuses pour impacter à court terme le défis connus par le milieu rural en matière d’approvisionnement en eau potable ;

En effet, ce sont plus de 500 villages qui manquent de point d’eau moderne au Mali et 39% des pompes à motricité humaine assurant le service en milieu rural seraient en panne en 2024. En dépit du transfert des compétences et de l’autonomie donnée aux communes pour la gestion de l’AEP, les insuffisances techniques et la faiblesse de la mobilisation des ressources restent des situations courantes et récurrentes.

L’opérationnalisation de l’assistance technique à la maitrise d’ouvrage communale, la mise en place d’agences régionales de services d’eau des collectivités rurales affiliées aux conseils régionaux, l’élargissement du périmètre d’intervention de la CREE aux systèmes existants en milieu rural pour des modèles économiques et financiers adaptés et durables dans ces zones constituent autant de palliatifs aux faibles capacités des communes prises isolément.

9. Réaliser les investissements d’envergure pour impacter globalement et symboliquement le secteur de l’eau au profit des populations ;

La relance du projet Kabala constitue à cet égard un signal fort. En effet, les travaux du projet Kabala 1 pour le renforcement de la fourniture d’eau et l’extension du réseau de distribution de Bamako-Kati sont à l’arrêt et sur 4 phases, une seule a été entièrement réalisée et la seconde, entamée, est aujourd’hui en suspens faute de financement.

La prise de dispositions diligentes pour instaurer le principe de « Un domicile-un branchement gratuit » pour les localités comprises dans le périmètre concédé constituerait aussi un signal fort en termes d’équité et de justice sociale.

Les investissements massifs dans les zones fortement menacées de stress hydrique, la réalisation des études initiales ou complémentaires dans les régions « défavorisées » y compris dans celle de Kigal qui ne dispose à ce jour, ni de schéma directeur ni d’études en matière d’AEP devrait être priorisée pour l’amélioration de l’accès à l’eau potable soit une réalité palpable sur toute l’étendue du territoire.

 

Amadou Diop

Secrétaire Exécutif du CERM

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