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CAN 2025 : Accuser un État n’est pas un jeu

Dans cet espace, chaque mot compte, chaque déclaration engage, façonne les perceptions et influence les équilibres symboliques. C’est précisément à ce niveau que la séquence actuelle appelle une lecture stratégique rigoureuse.

Les relations entre États ne se déploient jamais exclusivement dans les salons feutrés de la diplomatie officielle ni dans la mécanique bien réglée des visites protocolaires. Elles ne se résument ni aux gestes symboliques ni aux agendas institutionnels. Elles se construisent également, et parfois surtout, dans un espace plus diffus, mais tout aussi structurant ; celui de la parole publique. Dans cet espace, chaque mot compte, chaque déclaration engage, façonne les perceptions et influence les équilibres symboliques. C’est précisément à ce niveau que la séquence actuelle appelle une lecture stratégique rigoureuse.

À la veille de la visite officielle au Maroc du Premier ministre sénégalais, annoncée comme une étape majeure dans le renforcement des relations bilatérales dans le cadre de la Grande Commission mixte, une déclaration du président de la Fédération sénégalaise de football est venue introduire une dissonance notable. En affirmant que « le Maroc tient la CAF » et qu’il « décide de tout », Abdoulaye Fall ne s’est pas contenté d’exprimer une frustration circonstancielle liée au champ sportif. Il a posé une accusation politique explicite, aux implications bien plus larges que le champ du football.

Car accuser un État de contrôler une organisation continentale telle que la Confédération africaine de football, c’est suggérer une captation du pouvoir institutionnel, une manipulation des règles communes et, in fine, une atteinte à la souveraineté collective de ses membres. Dans le langage diplomatique, une telle imputation équivaut à une remise en cause directe de la légitimité et de la probité d’un acteur étatique. Elle ne saurait, dès lors, être reléguée au rang de simple sortie médiatique ou d’écart de langage. Ce type d’affirmation ne relève ni du commentaire sportif ni de l’émotion du moment ; il s’agit bel et bien d’une mise en cause formelle.

Cette séquence s’inscrit, par ailleurs, dans un contexte plus large marqué par la diffusion de rumeurs graves et infondées évoquant de prétendues « intoxications » de joueurs. La répétition de tels récits, même dépourvus de toute preuve, contribue à installer un climat de suspicion durable. Or, en relations internationales, l’accumulation d’accusations non étayées finit toujours par produire un effet politique, indépendamment de leur véracité.

D’un point de vue stratégique, le contraste est saisissant. D’un côté, le Sénégal et le Maroc entretiennent des relations historiquement denses, fondées sur une coopération politique, économique, religieuse et humaine profonde. Ce partenariat a longtemps été présenté comme une référence en matière de coopération Sud-Sud, reposant sur la confiance, la continuité et une vision convergente du rôle de l’Afrique sur la scène internationale. À cette profondeur historique s’ajoute une visite officielle de haut niveau de l’exécutif sénégalais, placée sous le signe du dialogue, du respect mutuel et du renforcement des liens bilatéraux. De l’autre, une parole publique accusatrice, non étayée, émanant d’un responsable institutionnel sénégalais, vient introduire une dissonance majeure, portant atteinte à l’image et à la crédibilité du pays hôte au moment même où les canaux diplomatiques sont activement mobilisés.

Dans ce type de séquence, la maturité des États se mesure moins à la vigueur des réactions qu’à leur capacité à contenir la parole et à préserver l’essentiel. Le choix opéré par le Maroc mérite, à cet égard, d’être souligné. Directement mis en cause sur son propre sol, le Royaume a privilégié la retenue et l’apaisement, par souci de préserver les relations fraternelles qui le lient au Sénégal et, au-delà, à l’ensemble du continent africain.

La parole Royale, mesurée et responsable, a joué un rôle déterminant dans la désescalade. Elle a rappelé, avec clarté et sens de l’État, que le football, aussi passionnel soit-il, ne saurait devenir un terrain de confrontation diplomatique. Ce signal fort, émis au plus haut niveau, a fixé un cap ; celui de la dignité, de la retenue et de la stabilité régionale. Loin de relever de la passivité ou du calcul conjoncturel, ce positionnement s’inscrit dans une vision stratégique de long terme, où la préservation des équilibres africains prime sur la tentation de la riposte immédiate.

L’histoire diplomatique enseigne toutefois une constante : l’apaisement ne peut être durable s’il n’est pas réciproque. Lorsqu’un État choisit la retenue, il est en droit d’attendre, en retour, une clarification institutionnelle de la part de son partenaire. Dans un tel contexte, le silence n’est jamais neutre. Il peut être interprété comme une tolérance implicite, voire comme une absence de désaveu de propos qui engagent la crédibilité d’un État et d’une organisation continentale.

Il convient enfin de rappeler une évidence souvent négligée, un président de fédération nationale n’est pas un acteur privé. Il s’exprime depuis une position institutionnelle, dans un écosystème où sport, politique et diplomatie sont étroitement imbriqués. Ses paroles dépassent sa personne et participent à la projection internationale de son pays. La liberté d’expression, si essentielle soit-elle, ne saurait exonérer de la responsabilité qui accompagne toute accusation publique. Critiquer une gouvernance est légitime ; accuser un État de manipulation systémique exige, en revanche, des preuves solides, assumées et vérifiables.

À ce stade, le critère du préjudice ne fait plus débat. La question centrale n’est donc plus celle du football, mais bien celle de la cohérence stratégique et de la responsabilité institutionnelle. Jusqu’où peut-on laisser prospérer une escalade verbale sans clarification officielle, alors même que les relations bilatérales reposent sur un capital de confiance patiemment construit sur plusieurs décennies ? À partir de quel moment une parole présentée comme émotionnelle ou circonstancielle cesse-t-elle d’être un simple exutoire pour devenir un acte politique, porteur de conséquences durables ?

À mon sens, il appartient désormais aux autorités sénégalaises, au-delà des réactions individuelles et des déclarations à chaud, d’apporter une clarification claire et assumée. Non pour nourrir la controverse, mais précisément pour la désamorcer et préserver l’essentiel : la solidité d’une relation bilatérale qui dépasse largement les aléas d’une compétition sportive. À défaut, la polémique risque de glisser vers un registre plus préoccupant, celui de la provocation symbolique, où chaque silence devient un signal et chaque ambiguïté un facteur de crispation.

Si certains, au Sénégal, persistent à entretenir la controverse au moment même où les canaux diplomatiques sont activement mobilisés, un seuil sera alors franchi. On ne parlera plus d’émotion ni de débat, mais bien d’une mise à l’épreuve délibérée du lien diplomatique. Les relations entre le Maroc et le Sénégal méritent mieux que des déclarations irréfléchies. Elles appellent à la responsabilité, à la mesure et à la cohérence des paroles, à la hauteur des enjeux politiques, historiques et humains qui les fondent.

Pour sa part, le Maroc a clairement indiqué la voie qu’il entend suivre ; celle de la retenue, de la dignité et du respect des équilibres africains. Ce choix traduit une conception exigeante de la responsabilité étatique, où l’apaisement n’est ni une concession ni une acceptation tacite, mais une manière de laisser à l’autre la possibilité de clarifier, de rectifier et de rétablir la cohérence.

Au fond, la question dépasse largement le cadre de la Confédération africaine de football ou du football africain. Elle touche à un principe fondamental des relations internationales contemporaines. Peut-on impunément porter atteinte à l’image d’un État et d’institutions communes sans en assumer les conséquences politiques ? Si la réponse est négative – et elle devrait l’être – alors le débat ne peut se satisfaire de slogans ou d’insinuations. Il exige des faits, de la rigueur et, surtout, un sens élevé des responsabilités. L’amitié entre États se nourrit de respect mutuel et se fragilise lorsque l’accusation gratuite supplante le dialogue. Elle se préserve lorsque la parole officielle sait, au moment opportun, rappeler à chacun le sens des responsabilités.

L’heure n’est ni à la surenchère ni à l’escalade. Elle est à la clarté stratégique, à la cohérence institutionnelle et au respect mutuel ; seules conditions permettant de préserver des relations qui, entre le Maroc et le Sénégal, ont toujours vocation à s’inscrire dans la durée.

Source: https://maroc-diplomatique.net/

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