À l’occasion de la 11ᵉ édition du festival Ogobagna, Dra Antaba, artisan venu du pays dogon, lève le voile sur le sens profond des coiffures traditionnelles, souvent réduites aujourd’hui à de simples accessoires folkloriques.
Originaire du pays dogon, Dra Antaba est artisan spécialisé dans le bogolan, la teinture traditionnelle et les objets rituels. Pour lui, chaque pièce raconte une histoire ancienne, solidement ancrée dans les pratiques spirituelles et sociales de sa communauté.
La coiffure dogon, appelée « Goro » ou « Gomon » selon les localités et les dialectes, est à l’origine strictement réservée aux hommes, en particulier aux donsow (chasseurs traditionnels). « Ce sont les chasseurs qui les portaient. Les femmes, au pays dogon, ne les portent pas. Pour elles, ce sont les foulards », explique l’artisan.
La couleur, souvent blanche ou neutre, n’est pas décorative. Elle répond à une logique spirituelle et pratique : en forêt, le chapeau se confond avec l’écorce des arbres, protégeant le chasseur, physiquement et symboliquement. Contrairement aux idées reçues, la couleur n’est pas une référence esthétique, mais fonctionnelle.
Le chapeau des donsow n’est pas inerte. Il travaille, « parle » et fait des signes, notamment lorsque le chasseur est confronté à une présence ou à une situation qu’il ne comprend pas. À défaut d’écriture, le chasseur noue son chapeau une ou deux fois pour marquer un événement important, un avertissement ou une révélation. Chaque attache devient ainsi une mémoire codée.
Médicaments cachés, silence obligatoire
Chez les guérisseurs, le chapeau revêt une dimension encore plus sacrée. Tôt le matin, lorsqu’ils partent en forêt à la recherche de plantes médicinales, ils ne transportent jamais leurs trouvailles dans des poches ou des sacs. Les médicaments sont cachés sous le chapeau.
À partir de ce moment, le silence est absolu. Le guérisseur ne salue personne, ne répond à aucune interpellation et ne parle avec personne sur le chemin du retour. Cette règle vise à préserver la pureté des médicaments, soumis à des conditions strictes : éviter le contact avec certaines personnes, notamment les femmes en période menstruelle ou les hommes ayant eu récemment des relations conjugales. « Celui qui sait ne s’offusque pas. Celui qui ne sait pas apprend à respecter », résume Dra Antaba.
Chapeaux longs, chapeaux courts
Toutes les coiffures dogon ne répondent pas aux mêmes usages. Les chapeaux longs sont conçus pour la protection spirituelle, parfois chargés de substances médicinales ou mystiques. Les chapeaux courts, eux, sont destinés aux cérémonies, spectacles et occasions publiques.
Autrefois, les savants fabriquaient ces chapeaux sans jamais le faire sous le regard d’autrui, même lorsque la commande venait d’un proche. Accepter de porter un tel chapeau pouvait ouvrir, selon la croyance, des opportunités de protection et de chance pour toute une famille.
Le Sigui, cérémonie de tous les regards
La coiffure dogon prend tout son sens lors de la grande cérémonie du Sigui, célébrée tous les 60 ans. Cet événement majeur marque le renouvellement du monde et du savoir ancestral. À cette occasion, même les nourrissons, portés au dos, sont amenés pour « voir le spectacle », car nul ne doit mourir sans avoir vu le Sigui au moins une fois.
Aujourd’hui, le Goro est devenu populaire en milieu urbain. Il est porté comme accessoire de mode, souvent vidé de sa signification originelle. Pourtant, dans la cosmogonie dogon, porter le Goro revient à se placer au centre des quatre points cardinaux (Est, Ouest, Nord, Sud) et à bénéficier d’une protection totale. « C’est un passeport dogon », affirme Dra Antaba. Un passeport spirituel, chargé d’histoire, de silence et de responsabilités.
Aminata Agaly Yattara
Crédito: Link de origem
