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Dakar : La colère et la désillusion des étudiants face au pouvoir

Trans Afrique

Après plusieurs jours de heurts à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, le calme est revenu sur un campus fermé. Ces violences ont été marquées par des affrontements avec les forces de l’ordre et la mort d’un étudiant. Entre accusations de bavures policières, colère et sentiment de trahison, de nombreux étudiants expriment leur profonde désillusion. Ils visent les autorités qu’ils avaient pourtant massivement soutenues.

J’ai vu des forces de l’ordre frapper des étudiants », raconte Boubacar*. Assis devant les portes closes de la plus grande université du Sénégal, il montre des vidéos sur son téléphone. Ces images de violences policières ont été filmées pendant plusieurs jours de heurts sur le campus de Dakar. On y voit plusieurs policiers en tenues anti-émeutes frapper avec des matraques un jeune homme torse nu qui hurle.

Pendant plusieurs jours, un mouvement de contestation estudiantin a ébranlé l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) à Dakar, pour réclamer le paiement d’arriérés de bourses. Ces revendications surgissent régulièrement au Sénégal depuis plusieurs années, émaillées de heurts sporadiques avec les forces de l’ordre. Ces violences ont culminé lundi avec la mort d’un étudiant en médecine, dans des circonstances encore non élucidées.

Le drame s’est produit lors d’une intervention policière sur le campus de cette prestigieuse université. L’événement a provoqué une vive émotion à travers le pays. « Ça fait honte à l’Afrique. Dans mon pays, ils tuent les étudiants », se désole Boubacar*. Étudiant en géographie, âgé de 23 ans, il attend un bus avec une trentaine d’autres camarades. Ils doivent regagner leurs familles dans la région de Matam, au nord du Sénégal.

Les portes fermés jusqu’à nouvel ordre

Deux jours après ces violences, le calme est revenu sur le campus de l’UCAD, mais les portes de l’université sont closes et les dortoirs fermés jusqu’à nouvel ordre. Les étudiants ont déserté les lieux pour rentrer dans leurs familles, sans savoir quand ils reviendront. Quelques rares jeunes se pressent aux portes de la cité universitaire pour venir récupérer leurs affaires dans leurs chambres. En attendant son bus, Boubacar fulmine.

La veille, le gouvernement a tenu une conférence de presse. Le décès de l’étudiant y a été qualifié de « tragédie ». Les autorités ont aussi admis des « bavures policières ». Le ministre de l’Intérieur a toutefois justifié l’intervention de lundi. Selon lui, des étudiants ont voulu détruire des infrastructures de la cité universitaire. Des vidéos ont été présentées à l’appui de ces accusations.

Les leaders du mouvement de contestation avaient pourtant décrété une journée sans manifestation lundi. « Le gouvernement est là pour nous manipuler. Pourquoi ils n’ont pas projeté ce qu’on fait les forces de l’ordre dans l’université? », s’énerve Boubacar. Comme de nombreux jeunes dans le pays, il a soutenu l’actuel Premier ministre, Ousmane Sonko, et son parti le Pastef lorsqu’ils étaient dans l’opposition avant d’accéder au pouvoir en 2024.

« L’Etat nous a trahis »

Les étudiants ont été au cœur d’émeutes durement réprimées qui ont ébranlé le Sénégal de 2021 à 2024, en soutien à M. Sonko. Dans un pays où 75% de la population a moins de 35 ans, la jeunesse a massivement contribué à porter le Pastef au pouvoir sur la promesse d’une rupture avec l’ancien système.

« L’Etat nous a trahis », peste Boubacar: « Nous étions en masse pour les soutenir, moi j’étais 100% Pastef ». A côté de lui, son ami Kalidou Dia, 21 ans, accoutré d’un maillot du Barça, renchérit: « Je suis vraiment déçu, les étudiants ont tout fait pour qu’ils remportent les élections. » Leur opinion reflète celle de la majorité des étudiants interrogés par l’AFP.

Samedi dernier, Ousmane Sonko, désormais Premier ministre, a accusé les leaders de la contestation d’être financés par des politiciens. Une déclaration qui a fait vivement réagir le collectif d’étudiants qui menace de porter plainte contre le Premier ministre pour diffamation.

Le Premier ministre « responsables »

Pour le collectif, le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre sont « responsables » de la mort de l’étudiant lundi, qui aurait été « torturé à mort par les policiers », selon eux.

Venu récupérer quelques biens personnels dans sa chambre universitaire, Ablaye* affirme avoir lui-même été victime de violences policières. Sa casquette vissée sur la tête masque la dizaine de blessures suturées encore visibles sur son crâne. Lundi, il était seul quand des policiers ont forcé la porte de sa chambre, l’ont sorti puis l’ont tabassé une première fois dans le couloir, affirme-t-il à l’AFP.

Un deuxième groupe de policiers l’a frappé en bas des escaliers de son dortoir, ajoute-t-il. Une fois dans le fourgon de police, il est de nouveau tabassé. « Après on m’a ramené à l’intérieur d’une autre voiture, on m’a frappé encore là bas », raconte Ablaye courroucé. « Lorsque j’ai trop saigné, on m’a amené voir la Croix Rouge », poursuit-il.

Le jeune homme de 28 ans, en deuxième année de master, ne sera finalement pas placé en garde à vue car les services médicaux ont décrété qu’il risquait de « perdre connaissance » en raison de la grande quantité de sang perdu.

Mais lui ne se dit pas déçu par les nouvelles autorités: « Je savais qu’avec ce régime ça allait se passer comme ça, c’est une continuité. » « La rupture, c’est impossible », lâche-t-il, désabusé par les politiques.

© Agence France-Presse

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