Entretien avec l’ancien ministre des Transports puis de l’intégration africaine sur la situation du pays : Me Baber Gano propose "un schéma de sortie de crise"
Il propose aux autorités de la Transition un schéma de sortie de crise consistant à désigner un représentant spécial du chef de l’Etat, un pays médiateur, faire une trêve pour faciliter le dialogue et organiser le retour à l’ordre constitutionnel normal, entre autres.
L’Indépendant : le Mali est sous Transition depuis 2020. Quelle appréciation faites-vous de la situation générale du pays cinq ans après le début de la transition ?
Baber Gano : En ce qui concerne la Transition au Mali, je voudrais vous dire que je suis resté sur ma faim sur son déroulement en tant qu’acteur politique. Je m’attendais à beaucoup plus de réussite de la Transition et surtout à une fin dans le délai que la Charte nous avait indiqué au départ.
Nous étions partis en 2020 pour une Transition de 18 mois. Ensuite, elle a fait l’objet d’une première prorogation à 24 mois. Et après les 24 mois, il n’y a pas eu, à ma connaissance, une prorogation jusqu’à ce que la Consultation des forces vives ait adopté une résolution prorogeant encore cette transition pour une durée de 5 ans renouvelable autant de fois. Ça devient un mandat.
Ce mot renouvelable ne devrait pas arriver dans la résolution. Ce que je constate pour cette transition, c’est qu’elle stagne. Elle n’a pas été capable de respecter les engagements qu’elle-même a pris notamment le retour à un ordre constitutionnel normal. Parce que toute transition a pour but de mettre en place, d’après ce qu’ils avaient dit au départ, des institutions républicaines, des textes républicains, des cadres constitutionnels et légaux pour que l’État puisse développer ses services publics et continuer à donner aux populations le mieux-être.
Les réformes qui étaient attendues, apparemment, ont déjà été gérées. Nous avons eu une nouvelle Constitution, nous avons eu une nouvelle loi électorale. Nous avons eu de nouvelles institutions qui ont été programmées dans la nouvelle Constitution. C’était pour moi les attentes que nous faisions de la transition. À partir du moment où les insuffisances de la Constitution ont été corrigées, cette transition devait aller vers un chronogramme, à mon avis, des élections pour que le pays retourne à un ordre constitutionnel normal.
Dans la lettre de cadrage ou la lettre de mission que le président de la Transition a déclinée au Premier ministre, le chapitre 8 était consacré à la création de conditions favorables à la tenue des élections. Et maintenant, nous ne voyons plus ce chapitre-là. Il n’y a jamais eu un appel vers les acteurs politiques pour demander leurs avis sur comment nous devons mettre en œuvre ce chapitre. Cela fait deux projets de loi de finances votés qui n’ont pas prévu de budget pour les élections. Toute chose qui m’inquiète un peu par rapport à ce que je constate pour le déroulement de la transition.
L’Indép : Que pensez-vous de la dégradation de la situation sécuritaire du pays, un domaine qui avait suscité beaucoup d’espoir ?
B.G : Je voudrais d’abord saluer les Forces armées maliennes qui se battent avec honneur et dignité. Je voudrais m’incliner également sur la mémoire de ceux qui sont tombés sur le champ d’honneur et souhaiter prompte rétablissement à ceux qui sont tombés malades ou blessés de guerre.
Mais à un certain moment donné, nous avons constaté que plus qu’une amélioration, la situation sécuritaire s’est dégradée considérablement. Cela n’est certainement pas dû au manque de moyens mais au changement total du mode opératoire des ennemis en face, qui a pris de court et au dépourvue les forces armées de sécurité. Finalement, là où on les attendait le moins, ils sont arrivés là-bas. À un moment donné, on les combattait au Nord, ils se sont distillés dans la nature, formé des cellules, regroupés dans les forêts, fait beaucoup d’avancées vers le Sud et mènent des attaques contre les populations civiles et les biens par la mise en épreuve de la libre circulation des personnes et la coupure des routes. Ça devient infernal pour les populations actuellement de faire face à cette recrudescence de la crise sécuritaire à travers la propagation des jihadistes partout dans le sud.
L’Indép : la dégradation sécuritaire fait renaître le débat sur dialoguer ou non avec les terroristes ou groupes armés locaux. Qu’en pensez vous ?
B.G : face à cette crise, l’Armée est en train de déployer des efforts et a remporté des victoires. Nous avons acquis beaucoup d’équipements qui nous ont permis de gagner sur les ennemis, mais cela n’a pas mis fin à la crise et aux attaques des jihadistes.
Malgré le bilan très lourd que subissent les terroristes ou les jihadistes dans cette lutte contre l’insécurité, ils ne désarment pas et continuent à préférer la mort à la paix. Donc forcément, il y a une autre réflexion qu’il faut faire, je pense qu’il faut aller vers le dialogue. Je ne dis pas forcément de dialoguer ( avec tout le monde) parce que je fais la différence entre terroristes et jihadistes.
L’Indép : C’est quoi la différence ?
B.G : Pour moi, on peut dialoguer avec les jihadistes. Les jihadistes, c’est qui ? Ce sont des éléments qui agissent avec des fondements souvent religieux, souvent des valeurs qu’ils défendent, qu’ils veulent imposer, mais sans qu’ils renient leur appartenance à la nation ou à leur pays. Je peux comprendre que ceux-ci ont un fondement et des raisons qu’ils peuvent dire.
Mais le terrorisme, ce n’est pas la même chose. Les terroristes, ce sont des gens sans foi, sans loi, qui s’attaquent à des communautés, commettent des actes criminels, tuent par la haine et qui n’ont pas de fondements doctrinaux. Leur objectif, leur victoire, c’est quand ils arrivent à mettre fin à une vie ou quand ils arrivent à terroriser une communauté, quand ils arrivent à couper les mains, à faire violence sur des femmes, à faire violence sur des représentants de l’État, à les tuer par la haine, sans revendiquer.
Si nous devons dialoguer, il y a aussi des lignes rouges. Pour moi, ce qui ne sont pas négociables dans les dialogues, c’est l’intégrité territoriale, la souveraineté nationale et les pouvoirs constitutionnels du président. Ce cadrage-là nous permet de mettre une sorte de barrière dans la négociation et de la canaliser en disant qu’on peut parvenir à quelque chose. Si le fondement de leur action est certainement des valeurs qu’ils défendent, on peut essayer de les écouter.
On dialogue en gardant l’État et le cadre républicain. On ne dialogue pas en tête-à-tête comme si eux étaient présidents. Non, il n’y a pas deux présidents au Mali, il n’y a pas deux États au Mali, il n’y a pas deux républiques. Il y a une seule république, c’est la république du Mali. Il n’y a qu’une seule nation, c’est la nation malienne et il n’y a pas deux présidents. Aujourd’hui, nous sommes obligés de rester dans ce respect de la hiérarchisation de l’institution.
On dialogue dans un cadre institutionnel. Maintenant, les instruments de dialogue, les modalités de dialogue, les mécanismes de dialogue, on peut se mettre d’accord sur cela pour parler et arriver à des solutions.
L’Indép : vous parlez des jihadistes et des terroristes. Qu’en est-il de ceux qui réclament l’indépendance d’une partie du pays ?
B.G : Les rebelles, je ne pense pas aujourd’hui qu’ils existent, parce que c’est ça la partition aujourd’hui. Je pense que toutes les velléités de partitions du Mali, pour le moment, même si elles sont à l’état larvé, nous ne les connaissons pas. Nous sommes loin aujourd’hui des premières velléités comme en 2012.
Quand on dit l’intégrité territoriale n’est pas négociable, c’est qu’on a quitté la partition. Le Mali reste un et indivisible. On ne peut pas dialoguer avec des gens qui veulent avoir un État dans un état. Ce qui est hors de tout sujet de dialogue.
L’Indép : Cette dégradation de la situation sécuritaire est caractérisée par une crise sans précédent d’approvisionnement du pays en carburant. Comment vous voyez cette crise ?
B.G : La crise du carburant est la conséquence de la recrudescence de la crise sécuritaire. Dans leurs stratégies, les jihadistes ont pris comme moyen de faire mal à l’État du Mali : faire le blocus sur l’entrée du carburant sur les corridors de desserte ou d’approvisionnement. Il s’agit des corridors Bamako-Dakar, Bamako-Abidjan, qui nous permettent aujourd’hui d’être approvisionnés par les citernes d’hydrocarbures.
Ils ont eu comme moyen d’empêcher ces corridors d’être praticables, pour mettre le Mali sous embargo économique par la pénurie des denrées alimentaires et du carburant. Cette nouvelle action des groupes jihadistes avait certainement échappé au plan de riposte ou de stratégie de l’Armée, parce qu’elle ne les voyait que dans le Nord.
L’objectif était de faire un embargo, d’asphyxier Bamako économiquement, de profiter de cette asphyxie pour tester la résilience de la population, si elle va se soulever ou pas. C’est un test que les jihadistes sont en train de faire, mais ils ne pourront jamais réussir à imposer une autorité sur Bamako.
Nous n’allons pas atteindre que Bamako tombe. C’est pour cela que, dans l’analyse, nous avons dit qu’il faut associer aussi bien les solutions de ripostes qui sont militaires, mais aussi les solutions de dialogues parce qu’eux-mêmes savent qu’ils ne peuvent pas atteindre l’objectif de prendre Bamako. L’objectif qu’ils ont par contre atteint, c’est de perturber le fonctionnement régulier des pouvoirs publics, notre économie et de mettre la population en souffrance.
L’Indép : Aujourd’hui, le gouvernement a pris beaucoup de mesures face à la crise. Sont-elles efficaces ?
B.G: Non. Honnêtement, je pense que ces mesures ne sont pas efficaces. Moi, je suis persuadé que le président de la Transition a des pouvoirs constitutionnels. L’article 43 de la nouvelle Constitution du 22 juillet 2023, donne au président de la République, le devoir constitutionnel de garantir l’unité nationale, le fonctionnement des services publics et la continuité de l’État.
Les organes de gestion de l’administration normale ne peuvent plus faire face à cette crise. Le Premier ministre, les ministres, le concept des réunions et des mesures ne suffissent pas. Pour moi, le président de la Transition doit aller à l’article 70 de la Constitution, qui lui confère des pouvoirs exceptionnels. Au-delà des pouvoirs ordinaires d’un pays normal, les institutions de la République sont menacées. Le fonctionnement des services publics est menacé.
Pour moi, le président de Transition doit agir en désignant ou en nommant un Représentant spécial. Cela sort du cadre de gestion normale du gouvernement. Ce n’est ni son Premier ministre ni ses ministres, il faut qu’il nomme un représentant spécial pour la crise, pour aller dialoguer avec ces ennemis.
Le représentant spécial doit avoir un mandat clair et une feuille de route très claire. Il est son représentant pour aller négocier avec des conditions susmentionnées. Tout est négociable sauf l’intégrité territoriale, la souveraineté et les pouvoirs constitutionnels. Il peut être un homme neutre, de consensus non gouvernemental qui peut atteindre ceux qui parlent au nom aussi des jihadistes.
Deuxièmement, il faut que le président de la Transition choisisse un pays de médiation parce qu’aujourd’hui, le Mali ne peut pas être son propre défenseur. Il faut que quelqu’un prenne le dossier du Mali pour parler au nom du président, au nom du Mali. Cela peut être un pays ami ou un pays auquel le président fait confiance.
Troisièmement, il faut aussi renégocier une trêve dans les conditions actuelles. L’Armée est déjà victorieuse mais est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui c’est la mort des autres qui va mettre fin à la crise ? Non. Moi je pense que plus vous tuez, plus ça donne encore des relents, des règlements de comptes et des vengeances.
Plus vous tuez, plus ceux qui sont morts ou leurs parents veulent encore continuer sur le même chemin. Donc cela ne met pas fin à la crise. À mon avis, il faut négocier une trêve permettant de faciliter une négociation entre le gouvernement du Mali et les jihadistes, je ne dis pas les terroristes parce qu’on ne négocie pas avec les terroristes. Cette négociation ne concerne aujourd’hui que ceux qui se réclament Maliens ou ayant des fondements de leurs actions et des valeurs à défense en les approchant pour concilier leurs positions avec celle du pays.
Ces trois désignations ont leur sens. Le représentant spécial, c’est pour faciliter les dialogues, pour que le président lui-même ait un interlocuteur. Le pays médiateur, c’est pour avoir dans le concert des nations, quelqu’un qui prend au moins le Mali en main, parce que les organisations régionales et sous-régionales sont disqualifiées. Donc il faut un pays ami. La trêve, c’est pour amoindrir la souffrance des populations parce qu’aujourd’hui, nous n’allons pas nous asseoir pour attendre que le Mali soit coupé des denrées alimentaires.
Il est du rôle du président, comme je l’ai dit, d’assurer le fonctionnement normal des services publics de l’État, le fonctionnement normal des besoins sociaux de base. Il ne faut pas que la crise atteigne l’école, les hôpitaux, l’eau et les denrées alimentaires (le riz, les céréales). Si la crise atteint ces secteurs, ce sera un échec de l’État.
L’Indép : Votre mot de la fin ?
B.G: Dans le contexte actuel, on a parlé de sursaut national, oui, mais il faut que le président de la Transition devienne le président de tous les Maliens. Ça fait cinq ans qu’il gère le pays. Il a pensé à faire une gestion avec ses partisans et elle nous a amené à ces résultats.
Aujourd’hui il faut qu’il fasse une ouverture de la gestion. La faiblesse de l’État fait qu’il faut faire appeler tous les fils et toutes les filles de la Nation à la gestion de ce pays pour sa stabilité.
Si nous n’avons pas de programme de retour à l’ordre constitutionnel normal, vous ne pourrez pas faire venir tout le monde auprès de vous pour qu’en tant que, chef de l’État, garant de la Nation, réussir une unité d’action. Parce qu’il faut un gouvernement qui appartienne à tous, dans lequel tout le monde se sent concerné, pour que nous puissions mettre en œuvre un programme commun.
Nous devons obligatoirement agir pour trouver une fin à la Transition afin de pouvoir renouer avec un pays constitutionnel. Le retour à l’ordre constitutionnel est une exigence, une impérieuse nécessité pour que le Mali puisse retourner dans le concert des Nations.
Entretien réalisé par Moussa Sayon CAMARA
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