Avec plus d’un million deux cent quarante mille kilomètres carrés, un relief difficile et des frontières poreuses, le pays offrait, depuis 2012, un refuge idéal à ceux qui avaient juré sa déstabilisation. Pendant des années, ces bandes, soutenues par des puissances obscures, ont profité de l’isolement géographique des régions septentrionales pour s’enraciner dans certaines localités, érigeant leurs maquis en micro-États de la terreur. Mais ce calcul s’avère aujourd’hui une erreur stratégique majeure.
Les terroristes avaient misé sur la peur. Ils pensaient qu’en semant la mort, en frappant les civils, en détruisant les infrastructures et en minant les routes, ils provoqueraient l’effondrement moral de la nation. C’était mal connaître le peuple malien. L’histoire, chez nous, n’est pas seulement mémoire : elle est résistance. L’appel lancé par Modibo Keïta, en août 1960, après la dislocation de la Fédération du Mali, avait vu des milliers de citoyens marcher, parfois des centaines de kilomètres, pour regagner la patrie. Ce sursaut patriotique s’est rejoué, sous d’autres formes, à chaque menace. Les Maliens, héritiers d’un passé de dignité, se sont toujours dressés quand leur terre, leur cohésion ou leur honneur étaient en jeu.
Tels des feux de Saint-Elme, les flammes djihadistes sont portées par des esprits malveillants, croit-on au Mali, et s’éteindront comme elles ont commencé : en feu follet.
Aujourd’hui encore, ce réflexe collectif s’exprime avec une intensité nouvelle. La stratégie du chaos, conçue pour diviser, soude au contraire le pays. Les attaques qui devaient inspirer la peur renforcent la solidarité. Les campagnes de désinformation, souvent relayées par une certaine presse étrangère, se heurtent à la vigilance d’un peuple qui a appris à lire entre les lignes. Et les alarmes diplomatiques, parfois précipitées, ont fini par dévoiler le caractère intéressé de certains regards extérieurs sur la crise malienne.
Depuis le renforcement progressif des Forces armées maliennes (FAMa), la donne a changé. Ce qui était autrefois une armée dépendante d’aide a retrouvé confiance, moyens et initiative. Les bastions djihadistes tombent les uns après les autres, de Kidal à Ménaka. Le centre de gravité du conflit s’est déplacé : n’étant plus en mesure de tenir le terrain, les terroristes ont choisi la fuite en avant. Leur guerre est devenue asymétrique et désespérée : une guerre de l’ombre, faite d’embuscades, d’engins explosifs improvisés, de voitures piégées et d’attaques contre des convois civils.
Mais même cette forme d’agression s’essouffle. N’ayant pu faire plier l’armée ni soulever la population contre l’État, les groupes terroristes ont cru bon de frapper l’économie. Ils ont voulu asphyxier le pays en s’attaquant à ses voies d’approvisionnement en pétrole. Une stratégie que l’on retrouve dans d’autres zones de conflit, de l’Irak à la Syrie, où les djihadistes, acculés, ont cherché à couper les vivres aux gouvernements légitimes. Pourtant, comme ailleurs, ce calcul s’est retourné contre eux.
En s’en prenant au carburant, les terroristes ont touché à la sève même de leur propre logistique. Moins de carburant, c’est moins de mobilité, moins de raids, moins de capacité à entretenir les pick-up de guerre et les motos qui assurent leurs fuites devant le feu des FAMa.
En ciblant les citernes, ils ont en réalité entamé leur propre autonomie. Pendant que les convois de l’armée escortaient les citernes jusqu’aux grandes villes, les FAMa en ont profité pour lancer une contre-offensive méthodique. Le long des routes de ravitaillement, de Kolondiéba à Gao, des opérations de ratissage ont neutralisé des centaines de combattants et détruit leurs caches.
Le 2 novembre dernier, l’armée malienne a frappé un grand coup à Sirakoro, dans le cercle de Kolondiéba : une base terroriste entière a été détruite, ses chefs neutralisés, ses arsenaux récupérés. Ce type d’opération, désormais récurrent, traduit une transformation profonde de la guerre. Les FAMa, autrefois sur la défensive, imposent dorénavant le tempo. L’armée nationale agit comme un organisme adapté à la guerre moderne : mobile, réactive, connectée à la population.
Cette évolution rappelle d’autres expériences réussies. Le Mali suit aujourd’hui ce même chemin de reconquête, à la fois militaire et psychologique. Car, au fond, la véritable victoire contre le terrorisme n’est pas celle des armes, mais celle des esprits. En abandonnant le terrain militaire pour s’en prendre aux marchés, aux bus, aux villages ou aux infrastructures économiques, les terroristes ont révélé leur faiblesse. Ils ont cessé d’être une force de guerre pour devenir une force du désespoir. Et ce désespoir, paradoxalement, sert la cause de ceux qu’ils croyaient vaincre. Chaque attaque désormais renforce la détermination des Maliens ; chaque sabotage appelle une riposte mieux pensée ; chaque victime devient symbole d’une résistance nationale qui transcende les divisions.
L’ennemi, en croyant affamer la nation, s’affame lui-même. En réduisant les importations de carburant, il s’auto-immobilise. En déplaçant ses opérations vers le Sud, il réduit son champ d’action et facilite la concentration des moyens militaires maliens. En exposant ses réseaux d’appui, il livre ses protecteurs à la lumière. Et, pendant qu’il s’enlise dans la logique du chaos, l’État malien, lui, se restructure. Ce n’est plus une guerre que les terroristes mènent, c’est une fuite en avant. Une fuite dont la fin semble déjà écrite, parce qu’elle repose sur une erreur fatale : avoir sous-estimé la résilience d’un peuple et la capacité d’une nation à se réinventer sous le feu. Le Mali, uni dans l’épreuve, a compris que la victoire n’est pas seulement militaire, elle est morale. Et celle-là, les terroristes l’ont déjà perdue.
DICKO Seidina Oumar
Journaliste – Historien – Écrivain
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