Car enfin, quel crédit accorder à nos documents officiels, quand ceux qui sont censés défendre l’État, plaider en son nom ou engager sa responsabilité juridique internationale utilisent des adresses @gmail.com ou @yahoo.fr ? La question n’est pas anecdotique. Elle est politique. Et, osons le mot, souveraine.
Dans les dossiers sensibles opposant l’État du Mali à l’Uémoa, y compris devant des juridictions communautaires, il certaines correspondances officielles, émanant du contentieux de l’État ou d’acteurs censés agir au nom de la République, transitent par des messageries commerciales étrangères. Gratuites. Privées. Hébergées hors du territoire national. Hors de tout contrôle étatique.
Qu’on se comprenne bien : il ne s’agit pas ici de technophobie ni d’un procès fait à l’informatique moderne. Il s’agit de statut, de symbolique et de sécurité. Un État ne correspond pas comme un particulier. Un État ne plaide pas sa cause avec l’adresse qu’on utilise pour s’inscrire sur un réseau social ou recevoir des promotions commerciales.
Quand un avocat, un fonctionnaire ou un mandataire de l’État écrit au nom de la République avec une adresse Gmail ou Yahoo, qui parle réellement ? L’institution ? L’individu ? Ou une entité hybride, juridiquement floue, administrativement bancale ?
Le paradoxe est saisissant. On invoque la souveraineté à longueur de discours, on la brandit comme un étendard dans les arènes diplomatiques, mais on externalise sans sourciller nos échanges officiels les plus sensibles vers des plateformes étrangères soumises à des législations qui ne sont pas les nôtres.
Données juridiques, stratégies contentieuses, échanges entre institutions : tout cela transite par des serveurs que nous ne contrôlons pas, soumis à des lois extraterritoriales que nous ne maîtrisons pas. Est-ce cela, la souveraineté assumée ?
Le droit aime la forme autant que le fond
Dans les prétoires, la forme n’est jamais un détail. Elle est souvent la moitié du fond. Une adresse électronique officielle n’est pas un caprice bureaucratique : c’est un signe d’autorité, de continuité de l’État, de traçabilité et de responsabilité.
Comment garantir l’authenticité d’un acte, la confidentialité d’un échange ou la responsabilité institutionnelle d’un courrier, lorsque l’outil utilisé relève du domaine privé, personnel, et parfois interchangeable ?
À ce rythme, faudra-t-il demain recevoir une note diplomatique depuis etatdumali2022@gmail.com ou une assignation internationale signée depuis justice-mali@yahoo.fr ?
La vraie question est finalement simple : voulons-nous un État numériquement souverain ou un État administrativement bricoleur ?
Sécuriser les documents officiels, imposer des messageries institutionnelles, hébergées, auditées et contrôlées, ce n’est pas du luxe. C’est le minimum régalien à l’ère du numérique.
La souveraineté ne se décrète pas seulement dans les discours. Elle se pratique. Elle s’administre. Elle se sécurise.
Et surtout, elle ne s’envoie pas sur Gmail.
Alexis Kalambry
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