La stratégie française en Afrique est-elle sur le point d’entrer dans l’ère de la privatisation de la guerre ?
Le 1er novembre dernier, dans la discrétion d’une parution au Journal officiel, un décret est venu bouleverser la doctrine militaire française. En simplifiant le recours au secteur privé pour des missions de formation et de soutien auprès de ses alliés, l’armée française franchit un pas majeur vers l’utilisation de Sociétés militaires privées (SMP).
Cette décision, présentée comme un simple ajustement de la «coopération internationale militaire», soulève cependant une question stratégique et éthique fondamentale: la France est-elle en train d’adopter, sous une forme légalisée, le modèle des «mercenaires» qu’elle a toujours reproché à la Russie, notamment avec le Groupe Wagner ?
L’officialisation d’une stratégie «Grise»
Alors que l’armée française martèle que ces SMP ne combattront pas en première ligne, le flou demeure sur la nature exacte du «soutien» et de la «formation». Dans le contexte géopolitique actuel, où les missions de soutien peuvent rapidement dégénérer, le décret offre une flexibilité inédite.
Ce texte légal permet à Paris de projeter une influence militaire sans l’engagement direct de ses troupes régulières, limitant ainsi le risque politique et la visibilité des pertes. Pour ses détracteurs, il s’agit d’un écran de fumée qui privatise le risque et brouille les pistes de la responsabilité étatique.
L’échappatoire Légal
En facilitant le recours à des SMP, l’État français s’offre une soupape politique et budgétaire, mais au prix d’une opacité grandissante.
Le double avantage politique des SMP
Historiquement, le recours aux SMP est motivé par des facteurs cyniques que la France semble désormais épouser:
1. Contourner le contrôle parlementaire: Les contrats privés échappent souvent à l’examen minutieux des opérations militaires classiques, permettant au gouvernement d’agir discrètement.
2. Minimiser la «Comptabilité» des pertes: Les décès des employés de SMP ne figurent pas dans les bilans officiels des pertes militaires. C’est un moyen d’exercer une force létale sans en payer le prix politique interne.
Le paradoxe de l’imputabilité
L’un des grands enjeux du droit international est la difficulté d’engager la responsabilité des États pour les actions illicites commises par leurs contractuels. Le fait que la future matrice de ces SMP soit la Légion Étrangère, corps dont une partie des effectifs est réputée pour son profil souvent borderline, ajoute un risque d’actions illicites non imputables directement à l’armée française. Ce montage suggère que la France cherche une force expéditionnaire low-cost en termes de responsabilité légale.
Matrice d’un nouveau corps
Selon nos informations, la Légion Étrangère française serait la matrice choisie pour développer ces futures SMP, destinées à opérer notamment en Afrique francophone. Ce choix est lourd de sens.
La Légion, avec ses quelque cent vingt (120) nationalités et sa réputation historique d’accueillir des hommes au passé trouble (anciens prisonniers, dealers, etc.), offre un vivier d’expérience de combat, mais aussi un profil à risque. En s’appuyant sur ce corps, la France s’expose à la critique de créer des forces supplétives composées d’hommes de «moralité douteuse» qui pourraient agir avec une impunité de fait.
Les soupçons de déstabilisation de l’AES
Ce nouveau dispositif intervient au pire moment de la crise diplomatique et militaire entre la France et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), Mali, Burkina Faso, Niger.
Les relations sont déjà minées par une narrative anti-française tenace et largement diffusée, notamment sur les réseaux sociaux et dans les médias d’État des pays en transition. Cette narrative accuse régulièrement la France de manœuvres occultes pour maintenir une influence néocoloniale.
L’argument de la guerre secrète
Les accusations selon lesquelles la Légion Étrangère travaillerait aux côtés de groupes terroristes (une affirmation que la France a toujours fermement démentie) pour la déstabilisation des pays de l’AES sont des arguments clés de la propagande. L’objectif est de peindre la présence militaire française, même de soutien, comme la source de l’insécurité, et non sa solution.
Le déploiement de SMP issues de la Légion sera perçu par les leaders de l’AES non pas comme un soutien, mais comme une escalade de la «guerre secrète». Elles seront vues comme une force déguisée, conçue pour opérer sans uniforme officiel, offrant ainsi la «plausible deniability» (possibilité de nier l’implication) pour des actions jugées agressives ou illégales par les régimes en place.
Ce revirement stratégique risque donc d’aggraver le sentiment anti-français et, paradoxalement, de légitimer l’appel de certains États africains aux Sociétés militaires privées (SMP) russes, confirmant leur rhétorique selon laquelle l’Occident ne propose que des formes de mercenariat sous couvert légal.
Le prix de la flexibilité
En légiférant pour le recours aux sociétés militaires privées, la France gagne en flexibilité opérationnelle mais perd potentiellement en crédibilité éthique et diplomatique. L’adoption d’un modèle stratégique longtemps décrié, avec la Légion Étrangère comme fondation, soulève des inquiétudes majeures sur la militarisation du secteur privé et le contrôle des actions de ces «guerriers de l’ombre».
La question n’est plus de savoir si la guerre se privatise, mais à quel prix pour l’image et l’éthique de l’armée française.
A.K. DRAMÉ
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