Le Soudan dans l’angle mort de la communauté internationale : Un drame humain qui a pour racines déni, dédain et cupidité
Le contraste est saisissant : alors que le pays s’enfonce dans l’une des pires catastrophes humanitaires du XXIᵉ siècle, la planète détourne les yeux, comme si la tragédie soudanaise relevait d’un fatalisme immuable.
Cette indifférence apparente n’est pourtant jamais neutre. Dans les crises internationales, le silence n’est pas l’absence de position : il est souvent la manifestation d’intérêts contradictoires, d’arbitrages cyniques et de calculs géopolitiques soigneusement dissimulés. Le Soudan en offre l’illustration la plus crue. Lorsque des puissances capables de mobiliser en quelques heures l’opinion mondiale restent quasi muettes face à des centaines de milliers de déplacés, des villes rasées et des crimes documentés, cela signifie qu’une autre bataille, plus feutrée, se déroule en arrière-plan : celle pour le contrôle des ressources stratégiques, des corridors d’influence et des partenariats militaires.
Dans l’imaginaire de certains acteurs internationaux, le Soudan demeure un territoire perçu à travers des clichés figés : un pays condamné à l’instabilité, aux putschs cycliques, à la faim et aux violences intercommunautaires. Cette vision réductrice produit un effet pervers : elle banalise la souffrance des populations et conforte l’idée que ce qui se joue là-bas serait prévisible, presque « normal ». Une forme de lassitude orchestrée, qui permet d’éviter les responsabilités morales et politiques.
Pourtant, l’analyse de la situation révèle des dynamiques bien plus profondes et dérangeantes. Derrière les discours d’impuissance ou les formules diplomatiques sibyllines, plusieurs grandes puissances poursuivent au Soudan des stratégies d’influence qui se croisent, se neutralisent ou s’alimentent. La manne aurifère, l’accès à la mer Rouge, les routes migratoires, les alliances militaires régionales et les rivalités entre blocs internationaux transforment le pays en échiquier géopolitique. Les déclarations officielles prônent la paix, mais les agendas réels alimentent, directement ou indirectement, les factions belligérantes.
Cette contradiction est au cœur de la tragédie soudanaise : les acteurs les plus à même d’imposer une désescalade sont aussi ceux qui, par intérêt stratégique, préfèrent le statu quo ou une victoire par procuration. Le conflit est ainsi prolongé par une forme de duplicité diplomatique où l’inaction publique sert de couverture à des actions souterraines.
Dans ce vacarme silencieux des puissances, les civils, femmes, enfants, personnes âgées, se retrouvent piégés entre des logiques de prédation et des ambitions géopolitiques qui les dépassent. Les crimes documentés dans plusieurs régions du pays ne suscitent ni indignation durable ni mobilisation internationale proportionnée. Le contraste avec d’autres crises, abondamment relayées par les médias occidentaux en quelques heures, interroge : comment un drame d’une telle ampleur peut-il être relégué à des notes de bas de page dans l’actualité mondiale ?
Ce traitement inégal révèle une hiérarchie implicite des souffrances humaines. Les vies soudanaises semblent peser moins dans l’imaginaire global, non pas par manque d’informations car les organisations humanitaires publient des rapports accablants mais par manque de volonté politique et par la compétition d’intérêts qui dévalorise toute réponse collective.
Ainsi, si le Soudan est aujourd’hui dans l’angle mort de la communauté internationale, ce n’est pas faute de voir : c’est par choix. Et ce choix, qui mêle déni, dédain et cupidité, façonne l’un des drames humanitaires les plus ignorés de notre époque.
Ahmed M. Thiam
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