Un chiffre glace : 53,66 %. C’est le score officiel qui a relancé, en octobre 2025, une crise politique et spirituelle au Cameroun. Depuis, un malaise inédit s’installe entre Paul Biya et une partie de l’Église catholique. À Yaoundé, certains observateurs affirment que le chef de l’État a depuis longtemps déplacé sa boussole intime : moins d’écoute du clergé, davantage de reliance à une spiritualité vitaliste, enracinée dans la mémoire des ancêtres. « Jésus n’est pas son ancêtre », glisse un proche, à voix basse. Le président a-t-il définitivement perdu l’Église catholique ?
Une foi présidentielle réorientée, un dialogue qui se fissure
Ancien séminariste, longtemps présenté comme catholique pratiquant, Paul Biya a toujours entretenu des relations étroites avec le Saint-Siège. Les visites de Jean-Paul II (1985, 1995) et de Benoît XVI (2009) furent préparées avec faste. Cette fois, le silence de Yaoundé tranche. Alors qu’une venue du pape Léon XIV est évoquée, aucune annonce officielle ne filtre.
Dans les cercles politiques, une lecture circule : le président n’attendrait plus l’aval de l’Église pour gouverner. Il se fierait d’abord à une religion vitaliste, centrée sur l’intercession des ancêtres et la continuité des lignées. Cette conviction, prêtée par des proches, expliquerait une distance assumée avec l’épiscopat. « Le pouvoir se protège d’abord », confie un cadre administratif. Ce n’est pas du jeu, rétorquent des fidèles, déroutés par ce changement de cap.
Présidentielle contestée et avertissements du clergé
Le contexte postélectoral a envenimé la fracture. Selon les chiffres officiels, 16 morts liés à l’usage d’armes létales et plus de 800 interpellations ont été admis par le gouvernement. Des éléments qui ont choqué une partie du clergé. Avant le scrutin, Samuel Kleda jugeait une candidature de Biya « peu réaliste », tandis que Barthélemy Yaouda Hourgo lâchait une phrase restée célèbre. Après l’élection, le silence s’est imposé, par prudence. « Il fallait laisser retomber la colère », explique un prêtre de Yaoundé.
Le Vatican, lui, observe. Le nouveau pape a montré qu’il ne détourne pas le regard face au pouvoir temporel. Il suit de près la crise dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, huit ans après son déclenchement. En novembre, l’enlèvement de prêtres à Ndop, dans le diocèse de Bamenda, a suscité une réaction ferme du Saint-Père, exprimant « tristesse » et « douleur ».
Vérité électorale : la ligne rouge
Le point de rupture reste la vérité des urnes. Pour un jésuite interrogé, « l’Église n’est pas une idéologie ; elle est au service de la vérité ». Traduction : sans clarté électorale, aucun soutien moral n’est possible. Si des prélats plus modérés, comme l’archevêque de Yaoundé, Jean Mbarga, prônent l’apaisement, la fronde n’est pas éteinte.
Dans ce climat, Paul Biya semble avancer sans attendre la bénédiction ecclésiale. Pour ses proches, il s’en remet d’abord à sa spiritualité ancestrale, convaincu que la protection vient de la lignée et de la mémoire. Pour ses détracteurs, cette rupture accentue l’isolement du pouvoir.
Entre silence de l’Église, vigilance du Vatican et foi présidentielle réinterprétée, le Cameroun vit un moment charnière. La visite d’un pape peut-elle encore recoller les morceaux, ou la rupture est-elle désormais consommée ?
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