Top Header Ad

Sécurité : Vérité de 30 ans et d’aujourd’hui : « Si la région de Mopti s’enflamme, tout le Mali sentirait les conséquences »

Deux envoyés arrivent à Mopti le lendemain très tôt vers 2h 00 du matin, dépêchés par le chef d’arrondissement de Sossobé pour informer les autorités régionales.

 Les populations et les autorités sont en alerte pour circonscrire le drame, soigner les blessés, évacuer les cas graves, sécuriser la zone, enterrer les morts, interpeller les présumés auteurs, complices et suspects.

Tout est parti d’une banale altercation entre un berger et un groupe de jeunes suivie de l’abattage de son animal (bovin). Le lendemain, la situation dégénère. Ce conflit fait suite à un différend persistant non résolu depuis 1936 malgré des décisions administratives et de justice.

Selon un rapport technique, la zone litigeuse appartient depuis plus de 5 siècles à la communauté Salsalbé. Mais sous l’empire théocratique (la Dina), au XIXème siècle, « une portion est attribuée » à la communauté Sossobé.

Pour comprendre davantage les sources profondes de ces conflits, leur récurrence, les enjeux autour des espaces et les défis nombreux à relever pour les circonscrire, nous avions rencontré le Dr. Noumou Diakité ancien directeur général de l’Odem (opération de développement de l’élevage dans la région de Mopti) de 1980 à 1991. Très respecté parmi ses pairs, il constitue une mémoire vivante en matière d’élevage au Mali, particulièrement sur le pastoralisme. Il a animé plusieurs conférences et publié des ouvrages. Nous lui souhaitons longue vie. Ses propos prémonitoires du reste, restent d’actualité 30 ans après d’autant plus que la région traverse de nos jours des convulsions regrettables. Certains espaces sont même devenus des zones de non droit.

 

Comment expliquez- vous le conflit sanglant qui a opposé les Sossobé aux Salsalbé ?

Dr. Noumou Diakité : Le delta qui reçoit environ un million de bovins et 500 000 ovins / caprins est un véritable déversoir de cheptel qu’il faut gérer et encadrer avec la participation de toutes les populations concernées. Les conflits entre éleveurs et éleveurs, éleveurs et agriculteurs, éleveurs et pécheurs etc.… sont fréquents.

Ce conflit sanglant fait suite à d’autres, antérieurs) dans le cadre des graves fictions entre éleveurs pour la gestion des bourgoutières (pâturages de bourgou).

Lorsque l’encadrement administratif, judiciaire et technique manque de vigilance, le conflit mineur de préséance sur une zone pastorale peut revêtir rapidement une situation dramatique. Lorsque deux parties sont en conflit, il est extrêmement dangereux d’exploiter la situation pour des intérêts sordides.

« Tondi-Diolel » qui est la zone litigieuse fait partie des points de traversées à gérer durant les transhumances annuelles dans les bourgoutières. Comme prévu, la tenue des conférences aux niveaux local et régional permet de discuter ensemble des problèmes de progression des troupeaux dans le delta et de prévenir les conflits et litiges graves.

Comme disait Amadou Hampâté Ba, « on ne peut pas coiffer une personne à son absence ». Il faut que l’encadrement surtout administratif et judiciaire tranche et retienne les solutions devant les parties, au lieu de les exploiter individuellement.

La mauvaise gestion ou la non-gestion actuelle des problèmes dans le delta, en dehors de toute concertation commune, est à la base de ce conflit sanglant et regrettable.

Pouvait-on éviter ce conflit ?

Dr. Noumou Diakité : Nous avons surtout affaire à des populations pastorales, avec un particularisme affiché.

C’est pourquoi le rôle de l’encadrement administratif et technique doit rester important et transparent dans le comportement.

Le refus de tenir régulièrement les conférences régionales et locales pour la bonne exécution des campagnes bourgoutières et la non prise en compte des évènements de provocation entre les protagonistes en 1991 et 1992, étaient des signes précurseurs de situation explosive inévitable. La négligence voire l’incompétence des autorités administratives et judiciaires sont des aspects à revoir car le delta, du fait de sa complexité, est une véritable école à part.

Pour éviter les conflits, il faut être sur le terrain en permanence avec les populations. Chaque alerte au niveau du delta exige une visite de terrain par l’autorité le mieux indiquée. Quand ou attend trop, souvent il est trop tard. Quelquefois, la visite la plus simple, la plus anodine peut prévenir les conflits les plus graves. Entre les Salsabé et les Sossobé, le fatalisme a-t-il voulu que les autorités les plus indiquées dorment sur leurs lauriers ?

Le Delta n’est pas une petite aire de culture physique, il faut s’y investir en permanence afin d’y connaitre les us et coutumes des populations et prévenir les conflits.  

D’autres conflits de ce genre pourraient surgir dans le delta, que préconisez-vous pour mettre fin à ces litiges ?

Dr. Noumou Diakité : Partout où les ressources naturelles sont excellentes, les communautés se sont battues pour se les approprier. Dans ce contexte, l’histoire de l’occupation des leydi (territoires) du delta est très riche dans ce sens.

Le bourgou au delta intérieur est une véritable poudrière, c’est un fromage qui attire plusieurs consommateurs : les conflits sont diversifiés et importants : conflits entre éleveurs, entre éleveurs et agriculteurs, entre éleveurs et pêcheurs, entre agriculteurs et pêcheurs et entre pêcheurs…….. Bref, ces conflits concernaient toujours la propriété ou le pouvoir sur l’eau, le sol et l’herbe.

En fonction de son caractère spécifique, il faudrait une véritable agence pour le développement durable, dans le cadre de la gestion rationnelle des ressources. Les autorités de l’Etat devaient se baser sur des compétences mobilisées à cet effet, compétences qui pourraient être des personnes ressources retenues dans ce cadre.

Le delta est une région extrêmement complexe et qui, en fonction de la dégradation de ressources inclut très rapidement. La mobilisation des compétences locales et régionales et une bonne harmonisation des interventions sont des orientations à retenir.

L’Etat, à travers ses autorités administratives et judiciaires devrait se prononcer de façon définitive sur les conflits. Il faudrait un strict respect de « l’autorité de la chose jugée» et éviter le coup de la mitraillette matérielle de la corruption à tous les niveaux. Autrement dit, quand la décision de justice devient définitive, nul ne peut la rouvrir pour quel que motif que ce soit. Le litige est définitivement clos. Ce qui n’est pas malheureusement pas le cas dans certaines situations notamment dans la région de Mopti.

L’administration et la justice se saisissent tout le temps de ces litiges, pourquoi les décisions ne sont pas respectées et n’ont pas de caractère définitif ?

Dr. Noumou Diakité : A travers les millions d’animaux qui pâturent dans le delta et les brassages entre les populations venues des régions et des pays voisins, il y a un potentiel matériel et financier très important qu’il faut prendre en compte. En plus des sommes investies pour avoir accès au delta et aux zones de pâturages bourgoutières, il y a une masse financière importante qui circule. Or partout où l’argent circule, des intérêts apparaissent que les différentes parties s’attachent à préserver et à défendre,

En cas de conflit, chaque partie essaye de soudoyer financièrement et matériellement (ou animaux) afin de gagner les faveurs de l’autorité sur la zone litigieuse, avoir raison. A chaque autorité et à chaque changement d’autorité (chef d’arrondissement, commandant de cercle, justice, gendarmerie, gouvernorat…) la partie qui semble lésée revient à la charge avec l’appui d’intermédiaire tapis auprès des autorités…. Cette «mitraillette» financière et matérielle est à la base de la persistance des conflits.

Au niveau local, certains individus sont des « spécialistes » qui tirent profit de ces conflits, mais la corruptibilité des agents de l’Etat reste le facteur important.

Avant la Dina, aux temps des Ardos, la redevance traditionnelle «narrudi» ou «tolo»

est encore perçue de nos jours sur les zones pastorales. En plus de cela «le Dioro» qui était le vrai gestionnaire des zones pastorales se transforme de plus en plus en propriétaire terrien ou en métayer avec la complicité des pouvoirs en place.

Un peu, à tous les niveaux, il y a « à boire et à manger » dans le delta…. Chaque conflit est une source de financement pour les responsables qui se plaisent dans ce jeu. Il s’agit d’une spéculation dangereuse, de l’exploitation des situations conflictuelles.

Quel doit-être le rôle des services techniques de l’élevage dans cette question ? L’élevage un domaine -t-il l’impression qu’il est dépassé ?

Dr. Noumou Diakité : La source de l’élevage est incontestablement le plus outillé en matière de gestion de la transhumance dans le delta. Il détient à son niveau la mémoire scientifique du cheptel de la transhumance des troupeaux dans le delta. L’Opération pour le développement de l’élevage dans la région de Mopti (Odem) doit avoir encore à son niveau plus 11 m² de cartographie décrivant les légendes (contours), les pistes de déplacements (burtol), les aires de repos, les zones conflictuelles etc…

Les agents de l’élevage, lorsqu’ils restent collés au terrain, sont des bons connaisseurs de la trame foncière pastorale. Mais ils sont écartés et très peu sollicités pour les questions conflictuelles concernant les zones pastorales, les dégâts causés pour les animaux… etc. Ils sont à tort considérés comme de simples spécialistes de la santé animale ne servant qu’à manipuler la seringue.

Au contraire, l’agent de l’élevage devrait être le principal encadreur dans le delta en fonction de la complexité des systèmes de production. Il doit être un défenseur actif mais aussi un guide averti de l’éleveur dans le delta. De plus en plus, n’ayant pas assez de moyens, il se cantonne dans l’oisiveté de la seule pratique de la santé animale.

Le service de l’élevage devrait se mobiliser encore plus et encadrer le monde rural au bien suivi avec les autres partenaires de l’encadrement rural afin que « les éleveurs ne soient pas taillables et corvéables à merci ». Il faut qu’il évolue dans le sillage des éleveurs en permanence comme dans le temps afin de contrecarrer les pratiques arbitraires de l’administration et les brimades des autorités de répression.

Dans le vent de la démocratisation, du courant de revendication sur le foncier pastoral en cours dans le delta, le service de l’élevage ne devrait pas être mis de côté. En fonction de son passé dans la région, il doit maintenir et orienter le cap vers une disponibilité encore plus grande.

Le développement est global même au niveau du pasteur peul, il faut donc dépasser le particularisme et l’approche sectorielle, mais surtout évoluer et se mettre en rapport avec les autres activités. Le service de l’élevage peut et doit jouer un rôle important dans la prévention et la résolution des conflits et s’investir contre les mauvaises pratiques des autorités administratives.

Le salut de l’élevage dans la région passe par l’engagement d’un encadrement compétent, disponible et responsable dans ses prises de décisions.

 

Entretien réalisé par Ahmadou Sankaré

Mars 1994 à Mopti

 

Chronologie des évènements

Après plus de 50 ans de procédure tant auprès de l’administration que de la justice, sans une décision définitive, 29 âmes perdent la vie dans une indifférence inqualifiable. Ce sont les populations qui paient toujours le prix le plus fort devant les tribunaux en lieu et place de ceux qui ont vu et laissé faire des décennies durant. Néanmoins, ils s’en sortent bien, ces « enfants gâtés de la république », en toute quiétude. « La mitraillette » financière et matérielle est à la base de la persistance des conflits, regrette Dr Diakité. Ainsi va mon beau pays.

 

Dates          Actions

Le 15 janvier 1930        au Sud-ouest du village de Diolel, une violente bataille oppose deux villages : Sossobé et Salsabé.

Le 11 mars 1956 une convention est établie entre les deux parties par M. Charles François Baron, administrateur adjoint des colonies, adjoint au commandant de cercle de Mopti.

Le 16 janvier 1959        l’administrateur en chef des colonies, commandant le cercle de Mopti, affirme la propriété des Salsabé sur l’espace querellé dit «Tondi – Diolel».                                                                                                                                

Le 21 avril 1959  le tribunal du 2è degré, au cours de son audience publique a statué sur le différent et confirme l’appartenance de Tondi-Diolel à salsabé.

Le 31 janvier 1982,       Le commandant le cercle de Ténénkou, dresse un procès-verbal entre les deux parties sur l’appartenance de Tondi- Diolel aux Salsabé.                                                                 La partie Sossobé refuse de signer le PV.

27 mai 1983        TS adresse une correspondance au secrétaire général de la section UDPM pour réclamer les cotisations versées par la population à AC. Le motif évoqué : la plaine de Tondi –Diolel n’a pu être obtenue par les Sossobé. La liste des personnes ayant cotisé et les montants par personne est annexée au PV

06 Décembre 1983

          BT, notable domicilié à Borgho, porte plainte auprès du secrétaire général de la section UDPM de Ténénkou, contre le commandant de cercle de cette même localité. Objet : demande de restitution de la somme de trois cent quatre-vingt-cinq mille (385 000) FCFA versée à I T pour frais de bornage de la limite bourgoutière entre Salsabé et Sossobé. 

Par lettre en date du 23 novembre 1992 les frères DT et BT portent plainte auprès du juge de paix à compétence étendue de Tenenkou au sujet de la violation de leur bourgoutière de Diolel

6 janvier 1993     DT, éleveur domicilié à Borgho, adresse une lettre au gouverneur de Mopti pour opposition des Sossobé au jugement n°2 du 11 mai 1939 et la violation de la bourgoutière le 28 novembre 1992

6 décembre 1993         un jeune berger A.B. au service de Salsabé est agressé par des jeunes Sossobé dans la plaine de Diolel. Le plus gros taureau de son troupeau égorgé. Le jeune rentre à N’Gouréma et informe les siens.

07 décembre 1993, de 11h 00 à 19h30 l’irréparable survient, le différend dégénère en conflit. Bilan 29 morts, 42 blessés

Une enquête a révélé que le différend qui persiste depuis plus de 50 ans (en 1936) n’a pas été consigné comme il se doit dans le PV de passation de service entre les chefs d’arrondissement entrant et sortant. Le nouveau chef d’arrondissement a été seulement informé de l’existence du litige sur la plaine de Tondi- Diolel par son garde le caporal-chef M.D. en décembre 1990. Qui a intérêt à cacher cette information capitale ?

Ahmadou Sankaré

 

Crédito: Link de origem

Leave A Reply

Your email address will not be published.