Le département de Bakel, dans la région de Tambacounda, dans l’est du Sénégal, se trouve à la croisée de plusieurs crises sécuritaires, environnementales et humanitaires qui se superposent à la menace jihadiste venue du Mali voisin. C’est le tableau que dresse le Policy Brief 46 de Megatrends Afrika, publié en mars 2026 et signé par Hannah Rae Armstrong, analyste senior spécialisée dans la paix et la sécurité en Afrique du Nord et au Sahel.
Intitulé « Beyond Jihadism: Security Concerns along Senegal’s Border with Mali », le rapport repose sur des entretiens menés entre novembre et décembre 2025 auprès d’une vingtaine d’acteurs clés de la zone — autorités coutumières et élues, agriculteurs, éleveurs, commerçants, acteurs de la société civile et leaders religieux — dans la ville de Kidira et dans cinq villages frontaliers : Gabou, Bélé, Laminia, Sénédébou et Diboli Foulbé.
Le JNIM aux portes du Sénégal
Tout au long de 2025, le mouvement jihadiste Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaida a accentué sa progression vers le sud et l’ouest du Mali, portant près de 20% de ses actions violentes dans cette zone, selon le rapport. Le groupe a établi des bases logistiques dans la région de Kayes, à quelques kilomètres seulement de la frontière sénégalaise, sans toutefois y exercer de contrôle territorial ni bénéficier d’un ancrage populaire significatif.
En juillet 2025, le JNIM a frappé fort en menant six attaques simultanées dans la région de Kayes, dont une à Diboli, localité malienne distante de seulement 2 km de la ville sénégalaise de Kidira. En septembre, six chauffeurs routiers sénégalais ont été enlevés par des militants du groupe avant d’être libérés 24 heures plus tard. Ces événements ont constitué un tournant pour les communautés de Bakel qui, jusqu’alors, se sentaient relativement épargnées.
Le rapport rappelle toutefois que le JNIM ne dispose pas de la capacité de projeter sa force en territoire sénégalais et cherche vraisemblablement à éviter un affrontement direct avec les forces de défense et de sécurité sénégalaises, jugées bien mieux entraînées et équipées que leurs homologues maliennes.
L’enjeu économique est également considérable : près de 70% des importations et exportations du Mali enclavé transitent par le port de Dakar, tandis que le Mali représente environ un quart des exportations sénégalaises.
Une criminalité en hausse inquiétante
Au-delà de la menace jihadiste, le rapport documente une recrudescence préoccupante des actes de banditisme dans la zone. Trois braquages armés distincts ont été enregistrés en l’espace de deux mois à la fin de l’année 2025 : le 27 octobre sur l’axe Gabou-Sira Mamadou Bocar, où des hommes masqués ont dépouillé des voyageurs rentrant d’un marché hebdomadaire ; à la mi-novembre sur l’axe Samba Kontaye-Feto Golombi ; et le 22 décembre dans la commune de Sadatou, où un véhicule de transport en commun a été attaqué dans une zone sans couverture téléphonique. Les auteurs de ces actes n’ont pas été identifiés.
Les éleveurs signalent par ailleurs une augmentation des vols de bétail, les malfaiteurs profitant des lacunes sécuritaires à la frontière pour écouler les animaux volés côté malien. Les pertes annuelles liées au vol de bétail au Sénégal sont estimées à plus de trois millions de dollars, selon le rapport.
Ce climat d’insécurité entretient un sentiment d’isolement croissant. « Les gens ont maintenant peur de voyager seuls entre deux villages. Même si Sira Mamadou Bocar n’est qu’à 15 km de Gabou, nous nous sentons isolés », confie un commerçant cité dans le rapport.
La Falémé, une catastrophe écologique aux implications sécuritaires
Le document consacre une large part à la pollution de la rivière Falémé, tributaire du fleuve Sénégal qui marque pour l’essentiel la frontière entre les deux pays. Depuis le début des années 2010, l’essor de l’orpaillage artisanal et semi-industriel a provoqué une contamination massive des eaux par dragage, déversement de résidus et de métaux lourds, rendant l’eau impropre à la consommation et à l’irrigation, faisant disparaître des espèces de poissons et contraignant les éleveurs à modifier leurs parcours de transhumance.
En réponse, le président Bassirou Diomaye Faye a signé le 31 juillet 2024 un décret suspendant pour deux ans les activités minières dans un périmètre de 500 mètres de la rive gauche de la Falémé. Au 25 juin 2025, plus de 66 sites artisanaux avaient été démantelés dans les régions de Kédougou et de Tambacounda, avec des dizaines d’arrestations et des saisies de matériel. La suspension prendra fin en 2027.
Le rapport souligne cependant que cette mesure n’a pas résolu le problème des acteurs semi-industriels, notamment des sociétés chinoises dotées de permis d’exploitation mécanisée, dont les équipements lourds sont capables d’infliger des dommages bien plus importants. La perte de moyens de subsistance induite par l’interdiction fragilise en outre les communautés riveraines à un moment où elles ont besoin de résilience face à la menace jihadiste.
Une réponse sécuritaire structurée mais perfectible
Sur le plan sécuritaire, le Sénégal a progressivement renforcé son dispositif dans la zone depuis près d’une décennie. En 2017, le premier Groupe d’Action Rapide – Surveillance et Intervention (GARSI), une unité d’élite financée par l’Union européenne, a été déployé à Nayé dans la commune de Bélé. En 2022, une nouvelle base militaire a été inaugurée à Goudiry, à environ 70 km à l’ouest de Kidira. En 2025, une nouvelle brigade de recherches de gendarmerie a été créée à Tambacounda, et l’exercice militaire « Boundou 2025 » a mobilisé des unités terrestres, fluviales et aériennes dans une démonstration de préparation opérationnelle.
En février 2025, le Sénégal et le Mali ont lancé des patrouilles militaires mixtes à Diboli, initiative qualifiée de « provocation » par le JNIM dans un communiqué diffusé en mai 2025. Quelques semaines plus tard, le ministre sénégalais de la Défense, Birame Diop, s’est rendu à Bamako pour renforcer les liens sécuritaires bilatéraux avec le président malien, le général Assimi Goïta.
Le rapport pointe toutefois une dérive liée à la multiplication des checkpoints sur l’axe Kidira-Dakar, passés de 5 à plus de 20 depuis la dégradation de la situation au Mali. Des chauffeurs routiers et transporteurs dénoncent des pratiques de racket, un chauffeur malien confiant devoir s’acquitter de 1 000 francs CFA à chaque poste de contrôle pour éviter une amende plus lourde.
Des facteurs de fragilité à surveiller
Le rapport identifie plusieurs vulnérabilités susceptibles d’être exploitées. La première tient au risque de contagion de l’ethnicisation du conflit malien, où les Peul ont été victimes de massacres et d’atrocités, une situation dont le commandant du JNIM Amadou Koufa, lui-même Peul, tire parti pour recruter à travers la région. En novembre 2025, un ressortissant malien a été arrêté dans la commune de Bélé pour avoir administré sept groupes WhatsApp en langue pulaar appelant à la violence armée contre l’Alliance des États du Sahel.
La seconde fragilité concerne les tensions liées aux hiérarchies de castes, qui ont alimenté des incidents violents dans la zone, notamment à Goudiry et Kidira, et pourraient être exploitées par des groupes extrémistes.
Sur la question des réfugiés, environ 600 Maliens, majoritairement des femmes et des enfants peuls, ont fui vers le département de Bakel après les attaques de juillet 2025. Accueillis dans des familles d’accueil dans plusieurs villages, ils font l’objet d’une méfiance croissante de la part de certains élus et résidents qui, sans preuve, les associent à la hausse de la criminalité.
Des recommandations pour consolider la résilience
En conclusion, le rapport recommande de renforcer les investissements en infrastructures — routes, écoles, structures sanitaires — dans les zones les plus enclavées, à l’image de la commune de Sadatou où les malades doivent parfois parcourir 300 km pour atteindre l’hôpital de Kidira. Il préconise également de poursuivre la coopération sécuritaire avec le Mali, notamment pour lutter contre le vol de bétail, et d’associer étroitement les communautés locales aux décisions concernant la gestion et la dépollution de la Falémé, dont la suspension minière arrive à échéance en 2027.
AC/APA
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