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Tribune: Entre enclavement et réalignements : quel cap géopolitique pour le Mali ? Un pays à la croisée des incertitudes géopolitiques

En proie à une crise multidimensionnelle qui mêle sécurité, gouvernance, économie et cohésion sociale, le pays affronte également une recomposition profonde de son environnement géopolitique, tant régional qu’international.

À l’heure où le monde connaît de nouveaux rapports de force et un renversement progressif des alliances, la question centrale s’impose : quel cap stratégique pour le Mali, entre enclavement, repositionnement diplomatique et quête de souveraineté ?

 Un environnement géopolitique régional défavorable

Enclavé et entouré de sept pays — Mauritanie et Algérie au Nord, Niger à l’Est, Burkina Faso et Côte d’Ivoire au Sud, Guinée et Sénégal à l’Ouest — le Mali ne dispose d’aucun accès direct à la mer. Cette donnée géographique, longtemps banalisée dans les discours, constitue pourtant une vulnérabilité majeure. Comme l’avait anticipé le géographe Halford J. MACKINDER, la maîtrise de l’espace et des corridors stratégiques conditionne la puissance des nations. Le Mali en fait pleinement l’expérience.

Parmi ses voisins, le pays n’entretient aujourd’hui une alliance forte qu’avec deux d’entre eux : le Burkina Faso et le Niger, avec lesquels il a fondé l’Alliance des États du Sahel (AES) en 2023. Une initiative saluée par certains comme un sursaut souverainiste et stratégique, mais perçue par d’autres comme une réponse réactive, plus instinctive que visionnaire. La Guinée, initialement annoncée pour rejoindre l’AES, s’est finalement écartée avec prudence. Les enjeux politiques internes, la mémoire historique de la période Sékou TOURE et la crainte d’un isolement au sein d’un bloc considéré comme économiquement fragile ont pesé dans la décision de Conakry.

Les relations avec l’Algérie et la Mauritanie (deux pays partageant les plus longues frontières avec le Mali, respectivement 1376 km et 2237 km), autrefois considérées comme des partenaires de stabilité, se sont progressivement refroidies. L’incident du drone malien abattu par l’Algérie, dont les faits restent à éclaircir publiquement, a ouvert une brèche de méfiance. Quant à la Mauritanie, la gestion du flux migratoire et les tensions sécuritaires transfrontalières ont détérioré un climat pourtant jugé cordial au début de la Transition.

Deux partenaires clés, autrefois facilitateurs, se montrent désormais plus distants.

Au Sud-Ouest, la relation avec le Sénégal reste sensible. Le blocus terroriste sur les corridors logistiques, conjugué aux tensions avec la CEDEAO (dont Dakar avait été un pilier influent), a réduit de manière drastique la fluidité commerciale avec ce voisin essentiel. Or, le Sénégal constitue historiquement l’un des principaux accès du Mali vers l’Atlantique et les échanges internationaux.

La Côte d’Ivoire, quant à elle, demeure résiliente dans sa coopération économique avec le Mali malgré les remous du dossier des « soldats ivoiriens ». Le port d’Abidjan reste aujourd’hui l’un des rares poumons de ravitaillement, notamment en hydrocarbures. Une réalité qui montre que, plus que les discours, les interdépendances économiques sont incontournables.

 Une recomposition internationale aux équilibres fragiles

Sur le plan international, le Mali a opéré, depuis 2020, un basculement stratégique marqué : d’un ancrage traditionnel avec l’Occident (France, États-Unis, Union européenne, Scandinavie) vers un rapprochement assumé avec la Russie et la Chine. Ce réalignement s’inscrit dans un contexte mondial où les lignes idéologiques de la guerre froide se reconfigurent.

Comme le rappelle l’analyste américain Joseph NYE, le pouvoir des États ne repose plus uniquement sur la force militaire (hard power), mais aussi sur l’influence, les alliances et l’attractivité (soft power).

La Russie offre au Mali un soutien sécuritaire immédiat, direct et sans condition politique apparente. La Chine, elle, incarne un partenaire économique patient, prêt à investir dans les infrastructures et l’exploitation des ressources. Deux alliés utiles, à première vue. Toutefois, des limites émergent : le soutien militaire russe montre des signes d’essoufflement depuis l’intensification du conflit en Ukraine, tandis que la coopération économique chinoise tarde, ces derniers mois, à se concrétiser pleinement face aux difficultés internes maliennes et à la prudence de Pékin.

À l’inverse, les puissances occidentales disposent d’avantages géopolitiques que le Mali ne peut ignorer : proximité, réseau d’alliances régional, capacité d’influence sur les institutions financières, expertise sectorielle et très forte capacité de financement.

L’erreur serait d’exclure un camp au profit d’un autre, comme si la souveraineté se construisait par substitution d’influence.

 Pour une refonte lucide de la posture géopolitique du Mali

Le Mali a besoin d’une doctrine géopolitique claire, dépassionnée, centrée sur ses intérêts. Avoir la géopolitique de son territoire, c’est comprendre sa position, son potentiel et ses vulnérabilités afin de définir son alignement optimal. Cela implique :

1- d’assumer son enclavement en le transformant en plateforme de transit régional ;

2- de diversifier dans les faits, ses alliances plutôt que de basculer d’un pôle à un autre ;

3- d’articuler souveraineté et pragmatisme plutôt que souverainisme émotionnel.

Des pays comparables ont su le faire. La Chine, longtemps marginalisée, a opté pour une stratégie d’autonomie graduelle, afin de tirer simultanément profit de l’Est et de l’Ouest.

Le Rwanda, enclavé comme le Mali, a misé sur la diplomatie économique et la stabilité interne pour devenir une puissance d’influence en Afrique centrale.

La Turquie, au carrefour de continents, a bâti son succès sur un positionnement hybride entre OTAN, Russie et Asie.

Ces exemples montrent que l’intelligence diplomatique prime sur l’alignement idéologique.

 Vers une diplomatie proactive de projets et de corridors stratégiques

Il est temps pour le Mali de passer d’une diplomatie réactive — subie — à une diplomatie proactive et structurante. Trois axes pourraient guider cette transformation :

1- Une diplomatie de projets : conclure des accords fondés sur des objectifs concrets (corridors logistiques, énergie, numérique, agriculture, éducation), avec des résultats mesurables;

2- Une diversification des partenariats : maintenir une ouverture avec la Russie et la Chine, mais réengager des passerelles intelligentes avec l’Occident, le monde arabe, l’Asie du Sud, et les pays côtiers voisins.

3- Une alliance régionale fonctionnelle : l’AES doit devenir plus qu’un symbole politique. Elle doit s’élargir, inclure des projets intégrateurs (électricité, rails, routes, pipelines, recherche, industrie), sinon elle restera une posture plutôt qu’une force.

La souveraineté diplomatique n’est pas l’isolement, mais la capacité à parler avec tous en restant maître de ses choix.

En définitive, Choisir un cap souverain, lucide et stratégique

Le Mali n’a pas vocation à être un champ d’influence, mais un acteur stratégique. Pour cela, il doit se doter d’une vision géopolitique claire, libérée des affects et fondée sur les intérêts nationaux. Moins de réflexes identitaires, plus de lucidité stratégique. Moins de discours de rupture, plus de stratégies d’équilibre.

Dans un monde en recomposition, le Mali peut redevenir un carrefour d’influence et de stabilité au Sahel, à condition de conjuguer souveraineté, intelligence diplomatique et diversification stratégique. La géopolitique n’est pas un slogan : c’est un art, celui du positionnement gagnant

  Par Dr. Mahamadou KONATÉ

   Centre Kurukanfuga – Bonne Gouvernance et Consolidation de la Paix

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