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Un écosystème de guérison pour militantes en contexte de crise – BurkinaInfo – Toute l’information du Burkina Faso en temps réel


« Au début, je me demandais : c’est quoi cette guérison dont on parle ? Maintenant, je commence à comprendre que cette guérison a déjà commencé chez moi ».

 

Du 27 au 29 novembre 2025, à Mombasa, au Kenya, des centaines de défenseuses des droits humains venues de 16 pays africains en crise ont vécu quelque chose de rare : trois jours pour souffler, se ressourcer et guérir. Cercles de parole, outils de protection, rituels ancestraux, affirmation politique à travers la Charte féministe, transmission entre générations : un écosystème complet de soin collectif.

Le festival ‘’Se régénérer dans la tempête’’ est né d’une question simple mais essentielle : Comment continuer à lutter quand on est soi-même blessée ? ou encore, comment soigner les autres quand personne ne nous soigne ?

Les militantes présentes travaillent dans des contextes de violence, de conflit armé et de répression. Elles ont besoin de plus que des formations et des stratégies ; elles ont besoin de guérison. Et c’est précisément ce que le Festival de la Féminist Republik de Mombasa leur a offert. [UAF-Africa – Feminist Republik](https://urgentactionfund-africa.or.ke/)

Guérison émotionnelle et collective : « Tu te dis ouf… »

 

Rahinatou Moussa Souna, présidente de l’Association des Femmes Handicapées Pleine d’Expérience du Niger, ne savait pas trop à quoi s’attendre. « Avant de prendre mon vol du Niger, je me demandais : c’est quoi cette guérison dont on parle ? ».

Mais dès le premier jour, quelque chose a changé. « Depuis ce matin, je commence à comprendre, avec les interventions des unes et des autres, que cette guérison a déjà commencé chez moi. C’est comme quand tu pars à l’hôpital avec une maladie, quand tu vois déjà l’autre malade, tu te dis ouf, je ne suis pas seule », confie-t-elle, elle qui pensait que le processus prendrait des années.

Paradoxalement, cette image de l’hôpital dit quelque chose de profond : voir d’autres personnes blessées peut soulager. Parce que nos blessures ne sont pas seulement individuelles ; elles sont collectives. La guerre, la répression, la pauvreté, le validisme : toutes ces oppressions laissent des traces qui deviennent moins lourdes à porter quand on peut enfin les nommer et les partager ensemble.

Rahinatou Moussa Souna, présidente de l’Association des Femmes Handicapées Pleine d’Expérience du Niger :  « Avant de prendre mon vol du Niger, je me demandais : c’est quoi cette guérison dont on parle ? ».

Par mesure de sécurité, Anna, militante de la RDC, a gardé l’anonymat. Mais pas sa réflexion. « J’ai compris que nous, les femmes, portons l’humanité. Nous sommes le berceau de l’humanité. Lorsque nous sommes blessées par ce que nous traversons dans nos communautés, nous mettons au monde des blessés. Et un blessé, une blessée est toujours appelé à blesser ».

Avec inquiétude, elle pense aux enfants de l’Est de la RDC : ceux qui naissent sous les balles, qui voient leurs parents perdre la vie. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), environ 22% des personnes ayant vécu une guerre ou un conflit au cours des dix dernières années souffrent de troubles mentaux.( https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/mental-health-in-emergencies).

Pour elle, c’est la femme qui doit pouvoir contribuer à guérir ces traumatismes. Mais une question demeure : « Comment va-t-elle guérir alors qu’elle-même est blessée ? ».

Cependant, qui soigne celles qui soignent ?

 

Les Soins non rémunérés (SNR) assignés aux femmes s’amplifient en période de crise. Françoise Moudouthe, Directrice Exécutive de l’African Women’s Development Fund (AWDF) s’en inquiète :« On parle beaucoup du combat que les femmes africaines et les féministes africaines mènent. Elles soignent la population et la communauté. Mais la question est : quand est-ce que nous nous soignons nous-mêmes ? ».

Pour Ursille Kibandé du Réseau Mongaza en RDC, guérir commence par la compréhension. « Nous devons comprendre notre situation. Accepter que nous sommes blessées. Quand on accepte, on commence le processus de guérison. ».

L’acceptation n’est pas la résignation. Elle consiste plutôt à reconnaitre que nos blessures ne sont pas des faiblesses personnelles, mais les conséquences de systèmes qui nous écrasent. Et que nous avons le droit d’en parler, de demander du soin et de nous reposer. Cependant, on ne peut pas guérir dans un environnement dangereux. Le festival a donc aussi permis aux militantes de découvrir des outils concrets développés par l’AWDF et ses partenaires, conçus pour articuler soin, protection et organisation

 

Vue de la piscine de l’hôtel qui a abrité les sessions de l’AWDF

 

Ursille Kibandé visualise immédiatement l’impact de la trousse de partage d’informations. Cette solidarité structurée prend la forme de numéros d’urgence, d’adresses d’organisations alliées, de guides sur les droits des femmes et de protocoles de documentation des violations. Depuis juin 2024, des centaines d’organisations africaines utilisent déjà ces outils. « Chez nous, on n’a pas encore commencé cela. Les femmes des communautés locales vivent dans des villages où la coutume est très forte ; elles sont souvent repliées sur elles-mêmes. C’est un élément que je vais pouvoir ramener. Quand elles vont alerter à travers la trousse, nous saurons comment leur venir en aide. », explique-t-elle.

 

Pour Zita Belem, de l’Association Action pour un Monde Meilleur au Burkina Faso, ces outils permettront de tisser des réseaux de protection au-delà des frontières. « Si un événement se produit au niveau national et que nous ne nous sentons pas en sécurité, nous pouvons rapidement faire le relais dans d’autres pays pour qu’ils puissent nous aider ».

La sécurité collective repose sur cette capacité à activer des contacts, à mutualiser les ressources et à faire circuler l’alerte. Une solidarité opérationnelle, qui se déploie quand il le faut. (https://awdf.org/resources/)

« Nos ancêtres ont toujours su… »

 

Le festival a également mis en lumière les pratiques de guérison ancestrales. Parce que nos ancêtres savaient déjà soigner les traumatismes collectifs bien avant que la science moderne ne leur donne un nom.

 

«Si nous voulons guérir à la racine, nous devons utiliser nos méthodes traditionnelles. Mais parfois, l’épreuve du corps dépasse sa capacité naturelle. Dans ces cas-là, nous pouvons recourir à certaines technologies modernes pour une guérison immédiate, avant revenir à nos pratiques traditionnelles. Les deux se complètent ».

 

Gardienne de savoirs initiatiques, Iya Affo pratique une approche qui conjugue traditions et sciences contemporaines. « Ce que je fais, c’est combiner la neuroscience avec la sagesse traditionnelle de guérison afin d’aider les personnes à se soigner, collectivement et individuellement ».

Pour elle, « lorsque le cerveau perçoit un danger ou une menace, cela modifie notre façon de penser, de ressentir et de nous comporter. Une partie de cette souffrance peut être guérie en retournant vers nos médecines traditionnelle ».

Il ne s’agit pas d’opposer savoirs traditionnels et médecine moderne. « Si nous voulons guérir à la racine, nous devons utiliser nos méthodes traditionnelles. Mais parfois, l’épreuve du corps dépasse sa capacité naturelle. Dans ces cas-là, nous pouvons recourir à certaines technologies modernes pour une guérison immédiate, avant revenir à nos pratiques traditionnelles. Les deux se complètent ».

Pendant le festival, plusieurs guérisseuses ont proposé des rituels spirituels, des massages thérapeutiques, des cercles de parole et des cérémonies de purification. Beaucoup de festivalières ont choisi de recevoir ces soins, inscrivant leur corps dans un processus de réparation assumé et collectif.

Coumba Touré : An bi yan ; An bi so  – Nous sommes ici, nous sommes à la maison

« An bi yan, An bi so », ancrage et régéneration 

 

Le murmure régulier des vagues, la caresse d’une brise apaisante, le sable et la verdure luxuriante au bord de l’océan : le cadre de Mombasa a joué un rôle essentiel dans l’expérience vécue. Couplé aux sons des tambours, il a créé une alchimie propre au festival, faisant de ces moments des souvenirs de régénération indissociables de l’horizon marin. Au cœur de cette effervescence, les chants des artistes et le siam de la conteuse Coumba Touré ont résonné comme un ancrage profond. An bi yan ; An bi so :  Nous sommes ici, nous sommes à la maison, rappelle que la guérison commence là où l’on se sent appartenir, là où le corps et l’esprit retrouvent leur foyer. Si l’on ne peut emporter l’océan avec soi, l’essence de ces soins collectifs, elle, est mobile. Wendyam Micheline Kaboré, Directrice exécutive de l’ONG Initiative pour le Bien-être de la Femme, en témoigne : « J’ai découvert les soins de bien-être dans le cadre du festival et je les ai intégrés dans nos activités. ».

Ce qui s’est vécu sur la côte kényane est déjà en train de transformer les pratiques d’organisations féministes au Sahel et ailleurs. La guérison, ici, n’est pas un moment suspendu ; elle circule, s’adapte et s’enracine dans les luttes locales.

Cercle des guérisseuses traditionnelles et religieux au cours du panel de l’ouverture du festival

Guérir politiquement : « Nous sommes féministes. Point. »

 

Guérir, c’est aussi savoir qui l’on est. Pouvoir le dire sans hésitation, sans justification, sans détour.

A Mombasa, Kadidiatou Tarpaga a présenté la Charte des Principes Féministes pour les Féministes Africaines, adoptée en 2006 à Accra. Pour de nombreuses participantes, cette Charte était une découverte. Pourtant, elle joue un rôle central en rappelant que les luttes féministes africaines ont une histoire, des principes formalisés et une mémoire collective. Et que l’on n’invente pas son féminisme seule, dans l’isolement.

Vue des communicatrices au panel de clôture du Festival

La Charte s’inscrit dans une longue filiation intellectuelle et politique, que l’on peut faire remonter à la célèbre interpellation de Sojourner Truth – « Ain’t I a Woman ?» – reprise plus tard dans l’ouvrage Ne suis-je pas une femme ?

Pour Kadidiatou Tarpaga, l’enjeu est aussi de clarifier ce que l’intersectionnalité fait, et ne fait pas.

« Certaines se définissent comme éco féministes, d’autres comme féministes intersectionnelles. Or la Charte explique clairement que notre identité féministe ne s’accompagne pas de si, de mais ou de cependant. Nous sommes féministes. Point ».

Cette affirmation ne nie pas la diversité des luttes. Elle refuse simplement que cette diversité se transforme en hiérarchies internes, en sous-catégories concurrentes ou en fragmentation politique. La Charte reconnait la pluralité des oppressions, mais elle maintient un socle commun, c’est-à-dire une identité féministe africaine assumée, collective et non négociable.

En attendant la révision de la charte, les militantes repartent dans un climat apaisé

 

Une révision de la Charte est prévue en 2026. Elle devra intégrer des enjeux contemporains majeurs : justice climatique, autoritarisme, économie numérique, violences en ligne, tout en tenant une ligne délicate : affirmer une identité claire sans effacer les expériences spécifiques de celles qui subissent des oppressions multiples et croisées.

 

([Charte des Principes Féministes pour les Féministes Africaines](https://www.africanfeministforum.com/the-charter/)


1)Briser le silence du validisme

 

Inclusion – Dans un monde où le validisme – discrimination systémique envers les personnes handicapées demeure la norme, l’espace de Mombasa a fait figure d’exception.

Pour Zita Belem, l’accessibilité y est réelle, tant sur le plan physique que linguistique : « Ici, la femme handicapée a sa place et participe pleinement. ».

Un contraste saisissant avec les réalités décrites par Rahinatou Moussa Souna, qui dénonce des croyances prédatrices encore largement répandues. Au Cameroun comme ailleurs, la stigmatisation des femmes albinos, malentendantes ou vivant avec une déficience intellectuelle conduit à des violences extrêmes, parfois mortelles.

Dans ce contexte, l’inclusion féministe devient un acte politique radical qui réaffirme une légitimité humaine absolue contre les hiérarchies de valeur imposées aux corps.

(le valdisme et les droits des personnes handicapées : [ONU – Convention relative aux droits des personnes handicapées](https://www.un.org/disabilities/documents/convention/convoptprot-f.pdf)

 

2)Guérison intergénérationnelle

 

Pour Nasthia Ekiama Ntsimba, les rencontres entre générations ont constitué l’un des points forts du festival.

« Quand tu doutes, quand tu es fatiguée, quand tu as envie d’abandonner, voir que d’autres ont tenu pendant trente, quarante ans, ça change tout. ». Au Congo, explique-t-elle, on leur répète souvent : « ‘C’est un combat qui finira par passer’.’ Mais quand j’échange avec des aînées qui sont là depuis des décennies, je me dis : oui, je suis sur le bon chemin. Je ne me suis pas trompée de passion. »

Rosalie Ouoba, du Réseau d’Appui à la Citoyenneté des Femmes Rurales au Burkina Faso, confirme cette nécessité de transmission vécue.

« Si nous voulons que les jeunes femmes prennent le relais, elles doivent vivre à côté de nous, voir comment nous faisons. ».

3)Voix minoritaires

 

Le festival a ouvert ses portes à des identités rarement audibles dans les espaces féministes institutionnels.

Paulette Okéné, issue des Ba-Ngando, une communauté minoritaire de la République Démocratique du Congo, partage une vision singulière du rapport au corps et à l’hospitalité, dans sa culture, la sexualité n’est pas taboue, et l’accueil d’un invité inclut non seulement un toit et de la nourriture, mais aussi la prise en charge du bien-être physique et sexuel. Ces récits déplacent les cadres dominants de la morale, de la respectabilité et du féminisme « acceptable ». Ils rappellent que les savoirs minoritaires sont aussi des ressources politiques.

 

4)Soutien structurel : Quand les institutions répondent

 

En janvier 2025, l’annonce de la fermeture de l’USAID par l’administration Trump a provoqué une onde de choc dans le secteur. Dans ce contexte d’incertitude, l’engagement de l’Irlande a fait figure de point d’appui. Présent au festival, l’ambassadeur d’Irlande a réaffirmé le maintien d’ un financement de 15 millions d’euros en 2024 en faveur des organisations de défense des droits des femmes en Afrique, avec une continuité assurée jusqu’en 2027 au minimum. (soutien de l’Irlande : [Irish Aïd – Afrique](https://www.irishaid.ie/)

Pour l’AWDF, ce type de soutien est indispensable. Françoise Moudouthe, Directrice exécutive du Fonds, le rappelle. Leur rôle est de créer des espaces de soin tout en garantissant un financement flexible et durable.

« Nous allons continuer de soutenir le mouvement pour qu’il mette en œuvre les priorités que les défenseuses elles-mêmes ont identifiées ».

5) Construire l’Afrique de demain

 

Le festival de Mombasa a mis en évidence une réalité souvent tue. On ne peut pas lutter indéfiniment sans prendre soin de soi.

La guérison n’est ni un luxe ni une pause. Elle est une condition de durée. Prendre soin de soi et des autres, c’est résister à des systèmes qui cherchent à épuiser, isoler et briser les corps engagés.

Se régénérer dans la tempête, c’est refuser que la violence ait le dernier mot. C’est affirmer que la vie, la joie, la solidarité, l’espoir restent possibles, même dans l’adversité.

C’est avec cette force retrouvée que les militantes féministes repartent, pour continuer à organiser, transmettre et bâtir l’Afrique de demain.

 

 

Cet article a été écrit à la suite du Festival de la République Féministe organisé par Urgent Action Fund Africa (UAF-Africa) à Mombasa, Kenya, du 27 au 29 novembre 2025.

 

Aminata SANOU pour African Women’s Development Fund (AWDF)

 

The Nap Ministry – Rest as Resistance] (https://thenapministry.wordpress.com/)

Audre Lorde – A Burst of Light: Self-Care as Political Warfare] (https://www.penguinrandomhouse.com/)

 

AWDF – Boîte à outils et ressources pour militantes] (https://awdf.org/resources/)

AWDF – No to Backlash: Supporting collective resistance] (https://awdf.org/no-to-backlash/)

 

African Feminist Forum – The Charter of Feminist

https://www.africanfeministforum.com/the-charter/)

AWID – Charte des Principes Féministes (version française)](https://www.awid.org/fr)

 

African Women’s Development Fund – Indigenous Knowledge Systems] (https://awdf.org/)

 

ONU – Convention relative aux droits des personnes handicapées] (https://www.un.org/disabilities/documents/convention/convoptprot-f.pdf)

Women Enabled International – Intersectionnalité genre et handicap] (https://womenenabled.org/)

 

Irish Aid – Programme Afrique] (https://www.irishaid.ie/)

UAF-Africa – Feminist Republik Festival](https://urgentactionfund-africa.or.ke/)

(https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/mental-health-in-emergencies)

Sojourner Truth – « Ain’t I a Woman? » (1851)](https://www.nps.gov/articles/sojourner-truth.htm)

 

 

 

L’article « Je me sens vraiment guérie et plus renforcée » : Un écosystème de guérison pour militantes en contexte de crise est apparu en premier sur Faso7.

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