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Un monde en rupture

En réalité, les tensions qui s’étendent de l’Ukraine à l’Iran ne se résument pas à un simple rééquilibrage des forces militaires. Elles signalent un changement plus profond : la fin progressive d’un paradigme civilisationnel centré sur l’Atlantique Nord. L’activisme stratégique de Washington et l’alignement offensif de Tel-Aviv ne sont pas de simples choix politiques conjoncturels ; ils reflètent une angoisse structurelle face à l’érosion d’une centralité historique.

Sous les présidences de Donald Trump et de Benjamin Netanyahou, le recours à la force a cessé d’être présenté comme une exception. Il est devenu une norme stratégique. Ce changement ne peut être compris sans un cadre civilisationnel sui generis.

Pour en saisir pleinement les implications, il convient d’analyser successivement la redéfinition contemporaine de l’ennemi à la lumière des travaux de Carl Schmitt, la résurgence des lignes de fracture civilisationnelles décrite par Huntington, l’incapacité d’adaptation évoquée par Toynbee face au défi multipolaire, et enfin la question cruciale de la cohésion stratégique – l’asabiyya d’Ibn Khaldoun – comme clé de compréhension du changement actuel. C’est à travers cette exploration théorique que se révèle le véritable enjeu : assistons-nous à un simple réalignement des puissances ou à l’entrée dans une ère post-atlantique ?

Carl Schmitt : La désignation de l’ennemi

Le juriste allemand Carl Schmitt affirmait que la politique se définit par la distinction entre amis et ennemis. Or, depuis deux décennies, l’Occident stratégique n’a cessé d’élargir le cercle de l’ennemi : la Russie en Europe de l’Est, l’Iran au Moyen-Orient, la Chine dans l’Indo-Pacifique et les puissances émergentes du Sud.

Dans ce contexte, l’Ukraine devient de facto un front de désignation ; l’Iran, une cible permanente de dissuasion, au sens le plus strict. Les frappes sur Téhéran et d’autres centres stratégiques iraniens, suivies de frappes de représailles contre des bases américaines dans le Golfe et des positions israéliennes, témoignent de l’instauration d’un état d’exception géopolitique quasi permanent.

Pour Schmitt, le danger résidait dans l’expansion indéfinie des conflits. Nous y sommes aujourd’hui : la planète se fragmente en lignes de front diffuses.

Samuel Huntington : le choc des civilisations revisité

Samuel Huntington prédisait que les conflits futurs opposeraient des blocs civilisationnels plutôt que des idéologies. Bien que sa thèse ait été contestée, elle éclaire en partie la situation actuelle.

L’Iran n’est pas qu’une simple puissance régionale. Il incarne une continuité civilisationnelle perse et islamique articulée au sein d’un projet stratégique autonome. La Russie revendique un espace eurasien distinct. La Chine développe un modèle politique et économique alternatif.

Face à cela, l’axe atlantiste perçoit moins des États concurrents que des pôles civilisationnels capables de redéfinir la hiérarchie mondiale.

C’est pourquoi les frappes préventives et les sanctions ne visent pas uniquement les capacités militaires ; elles ciblent des trajectoires historiques. L’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei et d’autres figures clés de la République islamique en est un exemple frappant.

Arnold Toynbee : le défi et la réponse

Selon Arnold J. Toynbee, les civilisations déclinent lorsqu’elles ne parviennent pas à répondre de manière créative aux défis auxquels elles sont confrontées. Or, le défi contemporain auquel l’Occident est confronté n’est pas militaire ; il est structurel : l’émergence d’un monde multipolaire.

Au lieu de bâtir un multilatéralisme renouvelé, Washington privilégie l’expansion de ses réseaux d’alliances et le recours à la coercition. Au lieu d’intégrer les nouvelles puissances dans une architecture équilibrée, il cherche à contenir leur ascension.

Ce choix révèle une difficulté d’adaptation. L’histoire montre cependant que la rigidité stratégique précède souvent l’affaiblissement.

Ibn Khaldun : asabiyya et solidarité perdue

Le penseur maghrébin Ibn Khaldun a introduit le concept d’asabiyya – la cohésion sociale et politique qui permet à une civilisation de se maintenir.

Appliqué au monde arabe contemporain, ce concept met en lumière un paradoxe : la fragmentation interne affaiblit la capacité régionale à réagir aux ingérences extérieures. Depuis les soulèvements du «Printemps arabe», les États se sont déstabilisés, les sociétés se sont polarisées et les souverainetés se sont érodées.

L’absence de solidarité régionale (asabiyya) transforme le monde arabe en un théâtre d’affrontements inter-impériaux. Poursuivant chacun leurs propres intérêts, les partenaires de la coalition (Washington, Tel-Aviv, Bruxelles et Londres) fondent leur alliance sur le deux poids, deux mesures, partout et en toutes circonstances. Passer de l’hypocrisie stratégique à une véritable solidarité devient donc une nécessité existentielle, non idéologique.

La métaphysique de l’hégémonie

En réalité, ce qui caractérise la phase actuelle, ce n’est pas seulement l’intensité des crises, mais aussi leur justification morale. Les interventions sont présentées comme des actes de stabilisation, de défense de la démocratie, de lutte contre le terrorisme ou de sécurité collective. Pourtant, les frappes répétées, l’expansion des bases militaires, la propagation du terrorisme et de l’extrémisme violent, ainsi que la multiplication des sanctions extraterritoriales dressent un tableau différent : celui d’une volonté de maintenir une primauté systémique.

Cependant, l’hégémonie repose autant sur le consentement que sur la coercition. Lorsque le consentement s’érode, la coercition augmente. Et lorsque la coercition devient centrale, la légitimité s’effondre.

Vers une ère post-atlantique ?

La riposte iranienne aux frappes, l’arrestation par l’Arabie saoudite et le Qatar d’agents du Mossad, le service de renseignement israélien, qui planifiaient des attentats à la bombe sur leur territoire pour en accuser l’Iran, le resserrement des liens stratégiques entre Moscou et Pékin, l’affirmation diplomatique des puissances du Sud : tous ces éléments témoignent d’une recomposition accélérée.

La question n’est donc pas de savoir si l’Occident peut encore frapper. Il le peut. Il est si puissant qu’il possède la rare capacité de se faire la guerre à lui-même. La question est de savoir si ces frappes retardent ou accélèrent la transition vers un ordre multipolaire.

Selon Toynbee, une civilisation décline lorsqu’elle réagit de manière mécanique aux nouveaux défis.

Si l’on en croit Ibn Khaldun, elle s’effondre lorsque sa cohésion interne se dissout.

Si l’on suit la pensée de Schmitt, l’expansion illimitée de l’ennemi conduit à une guerre permanente.

Si l’on en croit Huntington, l’ignorance des lignes de fracture civilisationnelles alimente les divisions.

Nous assistons peut-être à la convergence de ces quatre avertissements.

La fin de l’illusion d’un «ordre fondé sur des règles»

En réalité, l’activisme stratégique de Washington et de Tel-Aviv n’est pas un signe de confiance absolue ; il peut être interprété comme l’expression d’un vertige : celui de la perte de la centralité historique.

Mais l’histoire n’est jamais statique. Elle est en mouvement.

La véritable alternative ne réside ni dans une confrontation généralisée ni dans un alignement passif. Elle réside dans la capacité des espaces civilisationnels – notamment arabes – à reconstruire une cohésion stratégique autonome, capable de dialoguer sans se soumettre, de coopérer sans se dissoudre.

Car lorsqu’un ordre mondial ne peut être maintenu que par une pression constante, il entre déjà dans sa phase terminale.

La question n’est plus de savoir si la stratégie actuelle de Washington et de Tel-Aviv est agressive ; elle l’est manifestement. La véritable question, plus grave, est la suivante : combien de crises supplémentaires le système international peut-il absorber avant que la spirale descendante ne devienne irréversible ?

Mohamed Lamine Kaba

source : China Beyond the Wall

Crédito: Link de origem

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