La candidature de l’ancien président sénégalais Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies révèle une limite structurelle de l’Afrique : sa difficulté à transformer une impulsion politique commune en une stratégie collective, cohérente et durable. Portée initialement par le Burundi, en tant que président en exercice de l’Union africaine, cette initiative met en avant le rôle de l’UA comme pourvoyeuse de candidatures, mais aussi ses limites face à la fragmentation des intérêts nationaux.
L’Union africaine dispose d’instruments de coordination, mais elle manque de mécanismes contraignants capables d’imposer une discipline collective. Les États membres gardent le contrôle de leur diplomatie, ce qui fragilise toute “candidature africaine” présentée comme unie, notamment lorsque le paysd’originedu profil (icileSénégal) se désengage politiquement, comme dans le cas de l’arrivée de Bassirou Diomaye Faye à la présidence.
Ce scénario rejoint d’autres épisodes comme les candidatures d’Amina Mohamed ou le soutien tardif à Ngozi Okonjo‑Iweala qui montrent que l’Afrique agit souvent comme un espace de positions concurrentes plutôt que comme un bloc stratégique. L’enjeu central dépasse la qualité des candidats : il s’agit de la tension entre la souveraineté nationale des États et l’ambition continentale de “parler d’une seule voix” aux Nations unies et dans d’autres grandes organisations internationales.
Pour les décideurs et la société civile, ce cas d’espèce souligne que, sans réforme des institutions africaines, sans mécanismes de coordination plus contraignants et sans clarification des priorités collectives, la “voix unique” africaine restera davantage un slogan politique qu’un outil de pouvoir réel sur la scène mondiale.
Les limites de la coordination africaine :
La candidature de Macky Sall à la direction du Secrétariat général des NATIONS UNIES ne se réduit pas à une simple affaire de diplomatie personnelle ou de calculs électoraux. Depuis 2023, plusieurs chefs d’État africains ont publiquement évoqué la possibilité de porter un Africain à la tête de l’ONU, parmi lesquels Macky Sall, souvent présenté comme un nom de consensus régional. [déclarations de leaders ouest‑africains reprises notamment par l’Agence France‑Presse et la presse sahélienne en 2023–2024.]
Cette initiative, portée notamment par le président burundais Évariste Ndayishimiye, illustre une réalité structurelle qui accompagne l’Afrique depuis des décennies : la difficulté, pour les États du continent, à transformer une impulsion politique commune en une véritable stratégie collective, durable et pleinement coordonnée. L’initiative visant à porter le président sénégalais à ce poste suprême est à la fois un acte de volonté et un test de cohésion. Un test que, une fois de plus, l’architecture africaine semble avoir du mal à réussir.
La dynamique a été lancée par quelques leaders africains, dont Évariste Ndayishimiye, qui a porté publiquement l’idée de soutenir Macky Sall. Ce geste aurait pu symboliser une convergence de volontés, un signal fort envoyé à New York : l’Afrique veut un Africain à la tête de l’ONU et elle est prête à fédérer derrière un profil consensuel. Pourtant, cette impulsion initiale n’est pas parvenue à se cristalliser en une plateforme politique commune, ni à se traduire en pression collective suffisamment cohérente. Au contraire, on observe un décalage croissant entre l’image d’un continent uni et la réalité d’une fragmentation persistante dans les déclarations et les positions diplomatiques.
Ce désalignement révèle une limite structurelle profonde : l’Union africaine, malgré son existence et son rôle de représentant institutionnel du continent, ne dispose d’aucun mécanisme contraignant pour garantir la discipline collective L’UA peut lancer des initiatives, adopter des positions, proposer des candidatures, mais elle ne dispose ni d’une majorité automatique, ni d’un système de sanctions, ni même d’un cadre de négociation systématique qui permettrait de canaliser les intérêts divergents des États membres. Autrement dit, l’Union africaine peut impulser, mais elle ne peut pas imposer. La décision ultime reste entre les mains des capitales nationales, chacune pesant ses intérêts propres, ses alliances et ses calculs de poids international.
Dans ce contexte, tout projet présenté comme « africain » reste fondamentalement dépendant des arbitrages nationaux. La légitimité politique, même lorsqu’elle est portée au niveau continental, continue d’être ancrée au niveau de l’État‑nation. Or, chaque État n’a pas nécessairement le même intérêt stratégique à soutenir une candidature unique. Certains préféreront promouvoir un autre profil, d’autres se positionneront de manière ambivalente pour garder toutes leurs options ouvertes, d’autres encore attendront de voir comment se forme le peloton avantdeseprononcer. Laconséquence logiqueestquelastratégie continentaledemeure tributaire de la combinatoire des intérêts nationaux, plutôt que d’être le fruit d’un véritable choix collectif.
Le cas du Sénégal illustre particulièrement bien cette tension. Sur le plan régional, Macky Sall a été présenté comme un candidat crédible, expérimenté, disposant d’une certaine visibilité internationale. Mais au niveau interne, la situation politique s’est profondément transformée avec l’arrivée de Bassirou Diomaye Faye à la tête de l’État en 2024. Cette transition ne se limite pas à une alternance classique ; elle s’inscrit dans une logique de rupture, de renouvellement et de redéfinition du projet politique national. [ discours de campagne, communiqués de la coalition “Yewwi Askan Wi” et déclarations des premiers mois de la présidence.]
Dans un tel contexte, il devient difficile, voire politiquement coûteux, de continuer à porter de manière enthousiaste un projet fortement associé à l’ancien régime. La nouvelle équipe dirigeante peut légitimement juger qu’il est préférable de marquer une distance avec les grandes initiatives symboliques de la précédente administration, afin de renforcer son propre capital politique et son image de changement. Cela ne signifie pas nécessairement une hostilité personnelle à l’égard de Macky Sall, ni une désapprobation de sa candidature en tant que telle, mais plutôt une réévaluation de la stratégie diplomatique globale du pays.
Le Sénégal, qui était le pays d’origine et le premier soutien logique de la candidature, se retrouve ainsi fragilisé dans son engagement public, ce qui affaiblit d’autant la crédibilité d’une « candidature africaine » présentée comme unie et cohérente. Cette fragilité interne limite la capacité de l’Afrique à imposer un front commun, même autour d’un profil politiquement solide.
Ce scénario n’est pas isolé. Il rappelle des épisodes antérieurs qui ont déjà mis en lumière les fissures de la coordination africaine sur la scène internationale.
Prenons le cas d’Amina Mohamed, candidate kenyanne à la direction du Secrétariat général des Nations unies en 2016. Malgré son profil de haut niveau et son expérience internationale, sa candidature a été confrontée à des divisions internes dans l’espace africain, notamment entre blocs régionaux et puissances continentales. [ scores de votes et déclarations autour de la procédure de 2016, relayés par la presse en ligne et l’AFP.] Le continent est apparu, une fois encore, comme un espace de positions concurrentes plutôt que comme un bloc stratégique. L’Agenda 2063, malgré l’ambition de « l’Afrique que nous voulons », souffre aussi de la même problématique : chaque pays, chaque sous‑région, promeut son propre champion ou utilise les candidatures comme levier de négociation, au lieu de construire une plateforme collective.
Un autre exemple récent est le soutien tardif apporté à Ngozi Okonjo‑Iweala, lors de son élection à la direction de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2021. Même si l’Afrique a fini par se rassembler autour de son nom, le processus a été long, chaotique et marqué par des retards, des hésitations et des dissensions entre États membres. [communiqués du Groupe africain à l’OMC et déclarations de la CNUCED.] Là encore, on observe que le problème ne réside pas dans la qualité des profils proposés, mais dans la fragilité des mécanismes de coordination. L’Afrique dispose de compétences, d’expertise, de leadership, mais elle peine à les organiser de manière systématique pour défendre un projet collectif sur la scène internationale.
L’expérience de la candidature de Macky Sall illustre donc une tension fondamentale : celle entre la souveraineté nationale et l’ambition continentale D’un côté, chaque État africain entend garder le contrôle de ses choix diplomatiques, de ses alliances et de ses priorités internationales. De l’autre, il existe une aspiration, récurrente, à ce que l’Afrique parle d’une seule voix, qu’elle négocie collectivement, qu’elle impose ses candidats dans les grandes institutions internationales. Or, sans mécanisme de discipline collective, cette aspiration risque de rester que des slogans.
Mamadou MARIKO
CONSULTANT POLITISTE madumariko2.0@gmail.com 93-17-66-45/ 63-82-00-19
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