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jusqu’où s’étend son pouvoir au Cameroun ?

Elle n’a jamais été élue. Aucun texte ne lui confère de pouvoir officiel. Pourtant, des ministres dansent à son rythme, des directeurs généraux tremblent à son passage, et des carrières se font ou se défont selon qu’on jouit ou non de sa bienveillance. Chantal Biya, première dame du Cameroun depuis 1994, est devenue l’un des personnages les plus puissants — et les plus scrutés — du pays. Enquête sur une influence sans précédent dans l’histoire politique camerounaise.

Des ministres qui dansent, un palais qui se transforme

Le dernier dimanche de Pâques, plusieurs candidats putatifs à la vice-présidence de la République et caciques du régime se sont retrouvés au baptême du petit-fils de Chantal Biya. Sur la piste de danse, pas question de rater l’occasion de se montrer. L’allégeance, en 2025 au Cameroun, se mesure aussi à la souplesse d’un déhanché.

Paul Biya, 92 ans, n’était pas de la fête. Lui qui a toujours tenu à distance le mélange entre vie privée et affaires d’État s’efface de plus en plus de la scène publique. L’écart laissé vacant est progressivement occupé par son épouse. Ce soir-là, même Ferdinand Ngoh Ngoh, le tout-puissant secrétaire général de la présidence, réputé peu mondain, s’est élancé sur la piste — sa femme Céline rentrée d’Europe deux jours plus tôt exprès pour l’occasion.

La raison de cette présence ? Quelques heures plus tôt, le Parlement venait d’adopter la réforme constitutionnelle instaurant la vice-présidence. Ce nouveau poste menace directement la position de Ngoh Ngoh, qui exerce de fait un rôle de vice-président officieux depuis des années. Sa marraine, Chantal Biya, est peut-être la seule personne pouvant amortir le choc. Cela valait bien une danse.

Une influence qui s’installe dans la durée

L’influence de Chantal Biya ne date pas d’hier, mais elle s’est considérablement renforcée à mesure que Paul Biya se faisait plus discret. Ni Germaine Ahidjo, ni Jeanne-Irène Biya, première épouse du président décédée en 1992, n’ont été à ce point considérées comme des actrices réelles du pouvoir.

Aujourd’hui, les exemples sont légion.

Le 17 mars dernier, un illustre inconnu — Théodore Datouo, député et homme d’affaires — a été propulsé à la présidence de l’Assemblée nationale, faisant mentir tous les pronostics. Sa proximité avec la mère de Chantal Biya, feue Rosette Ndongo Mengolo, ex-maire de Bangou, a suffi à alimenter les spéculations. L’ombre de la première dame plane sur cette nomination surprise, comme sur de nombreuses grandes décisions.

On lui impute également les multiples reports du remaniement ministériel attendu depuis l’élection présidentielle chaotique du 12 octobre 2025. Et deux directeurs du cabinet civil ont été limogés sur sa demande. L’un avait eu le tort d’admettre une journaliste dans l’avion présidentiel sans l’accord implicite de Chantal Biya. Le président avait dit « oui », mais il aurait fallu entendre « non ». « Si elle demande votre tête, le président la lui donnera, cela va de soi », prévient-on à Etoudi.

Les codes d’un pouvoir non écrit

Chantal Biya a progressivement imposé ses propres règles au sein du palais présidentiel d’Etoudi et au-delà. Un code vestimentaire strict est en vigueur pour y entrer : cravate obligatoire pour les hommes, pantalon interdit pour les femmes. « La seule femme admise en pantalon, c’est Madame », a-t-on expliqué à une journaliste étrangère contrainte de rentrer se changer à son hôtel.

Elle a aussi instauré un code non écrit de conduite imposant aux hauts fonctionnaires et ministres divorcés remariés de ne pas se présenter aux événements officiels avec leur nouvelle épouse. La règle s’applique jusqu’aux membres de la famille présidentielle — y compris Franck Biya, beau-fils de la première dame, qui apparaît toujours seul sur les photos officielles.

Sur les photos de famille publiées à l’occasion du 93e anniversaire de Paul Biya, en février dernier, une image a particulièrement alimenté la polémique sur les réseaux sociaux : la première dame, guillerette, posant entre son époux et Ferdinand Ngoh Ngoh, visiblement crispé. « Le palais présidentiel d’Etoudi est devenu un cirque et le chef de l’État est exhibé dans sa sphère privée », dénonce une cyberactiviste camerounaise.

Une ascension que personne ne lui a offerte

Chantal Biya n’est pas née dans les cercles du pouvoir. Métisse franco-camerounaise de 55 ans, issue d’une famille modeste, elle entre à la présidence par mariage en 1994, à l’âge de 24 ans. C’est par l’entremise de son amie Élise Azar, fille de l’influent homme d’affaires libanais Saleh Azar, qu’elle rencontre Paul Biya, veuf depuis la mort de Jeanne-Irène deux ans plus tôt.

Une élite dirigeante misogyne et condescendante avait alors raillé son niveau scolaire et ses origines modestes. Trente ans plus tard, cette même élite s’incline devant elle. Son ascension, personne ne la lui a offerte : elle l’a construite dans les eaux troubles d’une présidence vieillissante, en apprenant à s’y imposer pas à pas.

Le brouillard du pouvoir et ses limites

Pourtant, la question mérite d’être posée franchement : Chantal Biya gouverne-t-elle vraiment ?

Les apparences sont parfois trompeuses. Si elle tenait réellement les rênes, le système Biya resterait-il aussi misogyne ? Aucune femme n’a jamais dirigé une institution constitutionnelle au Cameroun, ni été nommée à la tête d’un ministère régalien. Nathalie Moudiki, proche de la première dame, est certes à la tête de la Société nationale des hydrocarbures (SNH), mais elle n’y est que la suppléante informelle de son mari Adolphe Moudiki, malade, qui conserve le contrôle réel de l’entreprise.

« Ce sont toujours les deux hommes — Moudiki et Biya — qui ont le dernier mot », analyse un politologue camerounais. « En laissant son épouse s’impliquer dans la vie publique, le président l’a exposée, la rendant comptable d’un bilan qui n’est pas officiellement le sien, sans qu’aucun statut ne la protège », poursuit-il.

La vérité du pouvoir se cache dans le clair-obscur entretenu par le trio Paul Biya — Chantal Biya — Ferdinand Ngoh Ngoh. Nul ne sait avec certitude qui tire les ficelles dans l’ombre. Ce qui est sûr : Chantal Biya n’a plus rien à voir avec la jeune femme au pas hésitant qui franchit les portes d’Etoudi il y a trente ans.

Ce qui vient : la vice-présidence change-t-elle la donne ?

L’arrivée imminente d’un vice-président nommé — disposant d’une délégation de signature — redistribue les cartes. Selon l’identité du futur titulaire du poste, il pourrait devenir un fusible politique capable de protéger à la fois Paul Biya et son épouse d’une éventuelle vindicte populaire. Ou au contraire, un nouveau rival dans un équilibre des pouvoirs déjà instable.

Paul Biya dispose jusqu’au 18 avril pour promulguer la loi. Ce qu’il fera de ce délai, et surtout le nom qu’il choisira pour ce poste inédit, en dira long sur la cartographie réelle du pouvoir à Yaoundé — et sur la place qu’y occupe vraiment « Madame la présidente ».

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