Un avocat contre trois organes de presse. Le 9 avril 2026, le Tribunal de Première Instance de Dschang a rendu son verdict dans une affaire qui fait déjà trembler les rédactions camerounaises. Penka Michel — via ses héritiers et défenseurs — a traîné en justice Vox Africa, Kwemtche et Radio Bansoa Université (RBU) pour avoir simplement fait leur travail : informer, contextualiser, raconter l’histoire. Le résultat inquiète tous ceux qui croient encore en une presse libre au Cameroun.
Une attaque judiciaire contre le travail journalistique
Tout commence avec des contenus produits par Vox Africa, Kwemtche et Radio Bansoa Université. Ces médias ont diffusé des contenus traitant de faits historiques liés à la période coloniale dans l’Ouest Cameroun — une région chargée d’une mémoire complexe, douloureuse, et encore largement méconnue du grand public.
Ces contenus évoquaient le rôle joué par des figures locales pendant cette période. Parmi elles, le nom de Penka Michel — à la fois nom d’une ville de la Menoua et d’un personnage historique dont le rôle reste débattu par les historiens.
La réponse ne s’est pas faite attendre. Une action en justice est engagée devant le TPI de Dschang. L’objectif affiché : obtenir des mesures judiciaires pour bloquer la diffusion de ces contenus, contester la narration historique proposée par les médias, et sanctionner une prise de parole jugée gênante.
Par ordonnance du 7 octobre 2025, puis par verdict confirmé le 9 avril 2026, le tribunal s’est prononcé. Un verdict qui, pour beaucoup d’observateurs, soulève plus de questions qu’il n’en résout.
Ce que cette affaire révèle vraiment
Derrière les termes juridiques se cache une réalité simple : on a tenté de museler des journalistes.
Vox Africa, Kwemtche et Radio Bansoa Université n’ont pas inventé des faits. Ils ont produit un travail de reconstitution historique, de mise en débat et de contextualisation. C’est précisément le rôle de la presse dans une démocratie. Raconter ce que d’autres préfèrent taire. Poser des questions que d’autres voudraient étouffer.
En droit, la distinction est pourtant claire : un jugement de valeur ou une reconstitution historique appuyée sur des sources n’est pas une diffamation. La diffamation exige l’imputation d’un fait précis, grave et non prouvé à une personne identifiable. Si les contenus produits par les médias visés relèvent du travail journalistique documenté, ils bénéficient d’une protection constitutionnelle et légale.
La vraie question que pose cette affaire est donc celle-ci : le tribunal de Dschang a-t-il correctement appliqué cette distinction ? Ou a-t-il laissé une procédure judiciaire devenir un instrument de censure déguisée ?
L’effet dissuasif : le vrai danger pour la presse camerounaise
Qu’on soit d’accord ou non avec le verdict, une chose est certaine : cette décision envoie un signal dangereux.
Demain, tout journaliste, historien ou documentariste qui voudra traiter de la période coloniale au Cameroun, évoquer des figures controversées de l’histoire locale, ou simplement faire un travail de mémoire honnête, devra se poser cette question : est-ce que je risque un procès ?
C’est ce que les juristes appellent le chilling effect — l’effet dissuasif. Une presse qui s’autocensure non pas parce qu’une loi l’y oblige, mais parce que la menace d’un procès suffit à décourager la publication. Le coût financier d’un contentieux, la pression psychologique sur les journalistes, l’incertitude judiciaire — tout cela pèse sur les rédactions, surtout les plus petites.
Radio Bansoa Université, média local de l’Ouest Cameroun, n’a pas les mêmes ressources qu’un grand groupe médiatique pour faire face à des années de procédures. C’est souvent là que le bât blesse : les procès contre la presse ne visent pas seulement à obtenir gain de cause. Ils visent à épuiser.
Un silence institutionnel qui interpelle
Depuis le rendu du verdict, aucune réaction publique n’a été enregistrée du Conseil National de la Communication (CNC), institution censée protéger la liberté de la presse au Cameroun. Aucun communiqué. Aucune prise de position. Aucune déclaration de soutien aux médias visés.
Ce silence est accablant. Dans une affaire qui touche directement à l’indépendance éditoriale et à la liberté d’informer, l’absence de la principale instance régulatrice de la presse camerounaise est une faute morale et institutionnelle.
Les syndicats de journalistes, les organisations de défense de la liberté de la presse et la société civile camerounaise doivent prendre la mesure de ce qui se passe à Dschang. Ce n’est pas seulement l’affaire de Vox Africa, de Kwemtche ou de Radio Bansoa Université. C’est l’affaire de toute la presse camerounaise.
Ce qui doit arriver maintenant
Les médias condamnés disposent de voies de recours. Un appel devant la Cour d’Appel de l’Ouest est possible et, au regard des enjeux, nécessaire. Il faut que cette décision soit examinée à un niveau supérieur, avec toute la rigueur juridique qu’elle mérite.
Il faut également que cette affaire devienne un cas d’école — non pas pour décourager la presse, mais pour renforcer les protections légales dont bénéficient les journalistes qui traitent de sujets historiques sensibles.
Le Cameroun compte des dizaines de figures dont le rôle pendant la colonisation et la guerre d’indépendance reste à documenter, à débattre, à comprendre. Cette mémoire appartient à tous les Camerounais — pas seulement à ceux qui ont intérêt à en contrôler le récit.
Judiciariser l’histoire, c’est appauvrir un peuple.
Le TPI de Dschang a peut-être rendu son verdict. Mais le débat, lui, ne fait que commencer.
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